J-4, 8h32
Le café est noir, la clope fume.
Je regarde l’horizon de ma terrasse, qui dans quelques semaines ne sera plus la mienne. Façon, on ne possède rien, autant que j’en profite. Ce matin je regarde ce bout de mer lisse du deuxième étage comme si le vent aller me poser un lapin.
J’attrape ma tasse, celle où il y a écrit « tasse » dessus. Je l’aime bien, c’est pratique, dans un moment de doute, je ne risque pas de la confondre avec le cendrier.
Et là, l’idée (encore une). Celle qui arrive sans frapper, comme a chaque fois. Celle qui pue le génie ou le naufrage psychiatrique : et si je les remboursais tous ? Un virement, un «sans rancune les gars», et je largue les amarres en solo.
Juste moi.
Et le silence.
Enfin, surtout moi, parce que le silence en mer, c’est très relatif. Dans 40 noeuds de vent, le gréement hurle « sa mère ».
Sa mère !
C’est mon expression quand j’ai peur. Heureusement, je n’ai pas souvent peur…
Mon ex m’a entendu le hurler une fois (enfin plein de fois, mais juste une fois).
Nous étions suspendus au-dessus du vide sur une via ferrata bien trop vertigineuse pour moi.
Bref, je m’égare encore…
Revenons à ce qui nous concerne dans l’instant.
J-4…
Imagine.
Solo je pourrais barrer nu. Enfin, avec de la crème solaire, restons dignes.
Je pourrais bouffer des boîtes de thon à même la conserve sans qu’un équipier me fasse remarquer que de l’huile a coulé sur mon torse bronzé (je m’en suis bien rendu compte).
Non, mon seul interlocuteur serait mon bateau, celui a qui je parle dans quand je suis seul.
Pas chiant… Quoi que par moment.
Schizophrénie ? Peut-être.
C’est là que le concept du «loup de mer solitaire» prend un coup dans l’aile.
Je finirais probablement par m’échouer lamentablement sur une plage de sable fin.
Remarque, finir échoué, c’est une forme d’arrivée.
Je regarde mon téléphone. Le doigt tremble au-dessus de l’appli de ma banque.
Un clic, et je redeviens le roi du monde. Un roi un peu fauché, certes, mais libre de péter au cockpit sans avoir à m’excuser.
C’est ça la liberté, non ?
Le droit d’être insupportable sans témoin.
T’as déjà eu envie de saborder ton propre confort juste pour voir quelle gueule a le vide ?
Moi, c’est souvent avant 9 heures du matin. Goldman chantait « encore un matin, sans raison ni fin, si rien ne trace son chemin… »
Je tire une latte. La fumée se perd dans le bleu. Tiens, si j’écoutais un morceau de Jean-Jacques ?
En vrai ?
C’est brutal, le non-désir.
C’est une météo qu’on n’avait pas prévue. Le ciel est bleu, mais les voiles pendent lamentablement et la bome vacille entre bâbord et tribord. Tu peux border, dans l’espoir d’une brise venue de nulle part, mais y’a plus d’air (faut pas rêver).
Désagréable au possible.
Pourtant je n’ai pas envie d’écrire l’acte de décès de traversée.
Marin combattant le bougre !
Donc comment avancer ?
Faire l’inventaire de ce qui ne mouille plus ? De ce qui ne bouge plus quand il y a pétole ?
Très peu pour moi.
Je préfère l’idée de me dérouter.
Alors, j’ai cette idée de gamin, ou de pirate, je ne sais pas : tout larguer.
Pas le bateau, non. Mais le «moi» d’ici.
Et si nous reconstruisions tout dans un ailleurs ?
Un endroit où personne ne connaît nos routines. Même pas nous (surtout pas nous).
Un endroit où l’eau est si chaude qu’on en oublie nos maillots.
Ce matin je l’ai regardé. Elle était belle à crever, elle est mienne, même dans son absence.
Ça me fout une rogne sourde.
Une envie de la kidnapper loin de sa propre lassitude face ce monde qu’elle trouve incompréhensible.
L’emmener là où le sel et le soleil se lient pour te brûler la peau jusqu’à ce qu’on se retrouve les nerfs à vif.
Ce monde où l’on se cherche la nuit, pas par habitude, mais par envie.
«Viens on s’en va Didi. Pas juste en croisière. On va se perdre pour voir si…»
C’est peut-être con.
Non rectification, c’est complètement con, je viens de planter des courgettes au potager…
Difficile à déplacer un potager.
De toute façon, on n’emporte pas un désir dans une valise, il ne passe pas la douane.
Il subsiste une question, lancinante, donc chiante.
Rester ici à attendre que l’envie revienne, c’est comme attendre le vent en plein anticyclone : tu finis par bouffer tes propres semelles. Du coup, après t’as mauvaise haleine (surtout moi, il paraît que je pue des pieds).
Alors ? C’est quoi le plan ? Je sais au fond qu’il n’y en pas. Si, un, même si je dois changer de route, je suis mon cap.
J-4 et on va aller voir ailleurs si j’y suis. Si elle y est.
Voir si le sexe a encore le goût de l’aventure ou s’il est devenu « corvée administrative ».
T’as déjà essayé de soigner un cœur avec un changement de latitude ?
On dit que tu emmènes tes problèmes avec toi.
Moi je n’y crois pas. La vie, la vraie, n’est que mouvement, que changement.
Et là dedans, j’aime croire qu’en mer, les problèmes coulent plus vite que sur terre.
Dans 4 jours on lève l’ancre.
Au pire, on se détestera sous les tropiques.
Au moins, on aura chaud.
Alors je me souhaite bon vent, et je n’oublie pas la crème solaire, si je décide de barrer vraiment à poil.
En attendant j’éteins tout.