J-2.
Le décompte est lancé.
Ma journée ? Un festival.
Névroses en promotion, psychoses en tête de gondole. J’ai passé dix heures à démêler les nœuds dans le cerveau des autres. À la fin, t’as juste envie de te dévisser la tête et de la poser.
Alors, je file au potager.
Besoin de terre. De vrai. De trucs qui poussent sans se poser de questions existentielles.
Didi et Livio sont déjà là. Ils m’ont devancé, les bougres.
Jet d’eau au poing, ils gèrent la logistique.
C’est beau, un potager partagé. On papote verdure, on s’extasie sur la vie qui sort de la boue.
On a planté ce week-end.
Pour l’instant, le spectacle est… minimaliste. Trois plants de courgettes qui tentent une percée héroïque. Deux feuilles rabougries qui luttent contre la gravité.
C’est laborieux.
Presque touchant.
Un peu comme moi un lundi matin.
L’air sent la campagne. Le coq chante, l’âne fait « hi-han » (flemme de chercher le nom du bruit qu’il fait).
C’est bucolique à souhait.
Et puis, il y a les moustiques.
Ces fils de putes.
Pires qu’un inspecteur des impôts un matin d’automne pluvieux (désolé Gérard, mais je t’ai croisé, je devais te mentionner). Ils te repèrent à la trace thermique, fondent sur toi et te sucent le sang jusqu’à l’os sans même te demander tes papiers.
Merde ! C’est mon sang, bon sang !
Un peu de respect, de préliminaires, je sais pas… Un dîner aux chandelles avant de me baiser, de me vider de ma substance ?
Rien.
Juste une agression pure et simple.
Un viol en bande organisée.
Ce soir on anticipe. On ne se contente pas d’arroser, on crée un marécage tactique.
On transforme la parcelle en lagune.
On inonde par amour, par peur, par excès.
Parce qu’après demain, c’est le grand saut.
Pendant les dix prochains jours, on va enchaîner l’avion, le bolide de location (rien que pour lui j’ai commencé a écrire un billet) et enfin le voilier.
On va bouffer du kilomètre et du mile, les cheveux au vent le regard bien avant.
On va vivre l’intensité du mouvement pendant que ces trois pauvres plants de courgettes resteront là, seuls, à essayer de ne pas crever de soif.
Je regarde Didi admirative de ce lopin de terre inondé.
Sa silhouette dans la lumière qui tombe, l’humidité de la terre (euphémisme), le départ qui commence à taper dans le cœur (euphémisme également, c’est un batteur sous LSD).
C’est curieux cette envie de tout quitter quand on a tout sous la main.
On noie la terre aujourd’hui pour avoir le droit d’être libres demain.
C’est mathématique.
Enfin, je crois.
Non pas du tout en fait.
Allez, encore un peu de boue sur les pompes avant le sel sur la peau.
T’as déjà essayé de noyer tes propres névroses sous deux cent litres de flotte avant de te barrer?
Moi, j’essaie.
On verra si ça prend racine.