25 avril 2026

Maxime

Jack Dawson peut aller se rhabiller, nous on largue les amarres

Les amarres sont larguées.

Le moteur ronronne comme une gorge qui réclame son premier rhum de la journée.

150 litres de gasoil dans le ventre, 500 milles devant l’étrave.

On bouge.

C’est l’instant sacré. Celui où tu te prends pour un dieu grec (Eros tant qu’à faire) parce que t’as les cheveux au vent et le regard perdu vers un horizon que tu ne maîtrises pas encore.

L’équipage est en pleine euphorie. Leur première grande traversée. Je les laisse à leur extase de débutants, je file me poser.

Un quart d’heure d’assoupissement dans ma nouvelle cabine avant (qui se sont transformés en 1h).

Et là, mon cerveau, ce traître patenté, décide de bifurquer sur James Cameron.

Titanic.

Tout le monde chiale devant le paquebot qui finit en sous-marin de luxe.

Moi ? Je bloque sur Rose.

Soyons lucides deux secondes : Rose, c’est la championne du monde de l’arnaque émotionnelle.

Elle a passé sa vie avec un type. Appelons-le Robert, ou Jean-Michel, on s’en fout, le film ne lui donne même pas de prénom. Le pauvre gars a encaissé ses sautes d’humeur, sa maniaquerie probable (pour pas dire certaine) et cinquante ans de dimanches chez Ikea sans broncher.

Et à l’heure du bilan ?

Elle nous ressort Jack.

Jack, le vagabond aux tifs blonds qui gribouille des portraits entre deux bières tièdes.

Le mec avec qui elle a passé soixante-douze heures, dont quarante-cinq à essayer de ne pas finir en glaçon.

C’est l’éloge du fantasme absolu.

Le clochard magnifique.

Forcément qu’il est parfait, Jack : il n’a pas eu le temps de laisser traîner ses chaussettes sales ou de râler parce que le ragoût manquait de sel.

Il est mort avant d’avoir pu devenir chiant.

On est tous pareils.

On chérit des fantômes de trois jours parce qu’ils n’ont jamais affronté les allées du supermarché. On préfère l’intensité d’un naufrage à la solidité d’une coque qui tient bon depuis des décennies.

C’est injuste ? Terriblement.
C’est humain ? On est les rois pour ça.

La petite squaw ? Elle a un faible pour Leo.
Note à moi-même : n’y aurait-il pas chez moi une pointe de jalousie ? À creuser.
Ouais, non, c’est sûr, je suis jaloux. Mon cerveau refuse d’imaginer autre chose pendant qu’elle rêve à la pointe avant.

On est cinq à bord. Ratio : trois nanas, deux mecs.

Mathématiquement, Manu et moi, on devrait être les rois du pétrole.

La réalité ? On est surtout les deux types qui vont devoir la fermer face au « Conseil des Ministres » (Didi, Aurélie et Alina).

C’est ça, le vrai Titanic.

Pas un naufrage avec orchestre, juste un huis clos flottant où tu piges que la démocratie est une invention de gens qui n’ont jamais partagé 12 mètres carrés avec trois femmes de caractère.

Regarde-les.

Aurélie passe son temps à dormir, faut qu’on lui foute la paix. Alina scrute l’horizon avec cet air slave qui te fait comprendre que si tu tombes à l’eau, elle finira d’abord son chapitre avant de lancer la bouée.

Et Didi…

Didi me jette ce regard en coin. Celui qui dit : «Je sais que tu vas sortir une connerie que personne ne comprendra à part toi.» Putain. Comment elle fait ?

Jack n’aurait pas tenu deux heures ici.

Il aurait fini par faire la vaisselle en chialant, humilié par une remarque bien sentie d’Alina. Si, si. Je la connais la miss.

Bref.

Manu me regarde. Je le regarde.

Solidité masculine de façade. On est les figurants du film, les mecs qui lavent le pont avant d’accueillir les stars, pendant que ces dames réinventent le monde.

Bref, rose et son fantasme de trois jours sous une couette dans une bagnole en soute.

Bullshit.

Non le vrai kiff c’est la promiscuité, le sel qui gratte, l’odeur du café mêlée à l’iode, et cette étrange sensation que, même en minorité, je n’échangerais ma place pour rien au monde.

Et entre nous, je serai quand même sacrément fier sur la photo au milieu de ces nanas en bikini. Enfin si j’arrive à les soudoyer pour la faire cette photo, et ça, c’est pas gagné. Même la météo est contre moi.

Au fond, je préfère être quand même être « Jean-Michel » plutôt que le fantôme de Jack coincé dans un médaillon en toc. Et ouais Jack, toi t’es mort.

Allez, je remets de l’ordre.

Manu a le regard dans le vide.

Moi, je surveille le glaçon.

Enfin, si j’en croise un près des côtes méditerranéennes, c’est qu’on a un sérieux problème de climat. Ou que j’ai forcé sur le pastaga.

On avance. C’est déjà pas mal.

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