Regarde-le, ce bon vieux Mike.
Le regard perdu vers l’horizon (probablement un drone qui passe), le pied nu posé négligemment sur un pont en teck plus propre que ma table de cuisine, et sa petite phrase : « Demain est un grand jour ».
J’ai envoyé ce screen à mon petit équipage sur notre groupe WhatsApp.
Avec un petit message : « Moi aussi Mike, moi aussi 😏 ».
Je me faire rire tout seul.
Diagnostic : pseudobulbaire, probablement dû à un début d’AVC.
Sauf que Mike, demain, il part sûrement traverser l’Antarctique en slip de bain ou escalader un iceberg le sgeg au vent… Mike burne.
Moi ?
Demain, mon grand jour, c’est de réussir à me faire comprendre en Espagne pour pouvoir quitter le port.
Mon unique vocabulaire ? * »Hola señor, ¿donde está los sanitarios ? »*.
Voilà. C’est tout.
Autant dire que si je cherche autre chose qu’une cuvette de WC, je suis mal barré.
Heureusement, y a Manu. On est sauvés. Enfin, s’il ne décide pas de se foutre de moi avant de traduire ce que j’essaie de dire.
On n’a pas les mêmes sponsors.
Lui, c’est Mercedes et des montres qui coûtent le prix de mon bateau tout entier.
Moi, c’est le syndicat des pêcheurs de poutargue anonymes… et la chance. Surtout la chance.
Mais au fond, on s’en fout, non ?
On est là, à mater les exploits des autres comme si c’était une notice de montage pour le bonheur.
L’aventure, la vraie, c’est pas forcément d’aller bouffer du lichen au pôle Nord. Non, juste de construire son propre bordel. Sa propre dérive.
Même si ton expédition à toi, c’est juste de sortir du port sans rayer le bateau du voisin (ce qui, entre nous, est déjà un exploit si on y regarde bien). T’as gagné, t’es un héro.
T’as déjà essayé de te sentir héroïque sans décrocher une amarre ?
Moi oui.
J’avais la mèche au vent, l’oeil brillant, le geste précis. Seul face à la panne B.
Puis j’ai glissé… une éponge que j’avais oublié de ranger.
Sans commentaire. Il n’y avait personne.
N’empêche, c’est ça, la liberté.
L’instabilité permanente. Entre le sublime et le ridicule.
Surtout le ridicule, en ce qui me concerne.
Mike a son horizon.
J’ai le mien.
Il est peut-être moins « papier glacé », un peu plus « gérer le vomito du gamin quand moi-même j’ai le mal de mer sur mon propre voilier »… mais d’abord c’est le mien et je l’aime bien. Ensuite, dans cet instant c’est moi le héro du gamin. Et ouiii Mike ! T’as pas l’exclusivité.
Et toi ?
Tu attends quoi pour foirer ton propre départ ?
C’est le moment.
Le vent se lève, souvent de face, trop souvent… des fois j’ai l’impression que c’est tout le temps… mais il bouge.
C’est tout ce qui compte.
Demain on part… Enfin, je crois.
Si mon AVC de me tue pas d’ici là.