Cinquante balais.
L’âge où t’es censé avoir un livret A bien rempli et une assurance vie,
une hernie discale et un avis d’imposition en guise de certificat de citoyenneté.
C’est le mois des impôts. En mai, fait ce qu’il te plaît ?
Selon le trésor public, je n’existe pas. Je ne suis pas au bon endroit.
Pire! Je suis une « anomalie ». Un bug dans la matrice.
Mon Oceanis 393 ? Un « logement indigne ». Trop petit, trop humide, trop… libre.
Vexé… Il est magnifique ce bateau!
Vous devez avoir une adresse fixe monsieur pour vous déclarer. Vous le savez.
Je devrais vivre dans un clapier en béton avec un compteur Linky qui sniffe mon café et une box branchée sur le flux de la peur les yeux rivés sur BFMTV.
Merde!
Je ne changerai pas leur monde sûr optimisé, alors je préfère le regarder par ce hublot du carré.
Je n’ai rien contre l’effort collectif. J’aime mon prochain, tant qu’il ne me demande pas mes papiers.
Mais cette domestication pure me donne envie de gerber. On veut me fliquer jusqu’au fond de la cale. Sous prétexte que mon bateau est un logement illégal.
Au milieu de ce cirque administratif, il y a elle.
Elle porte le monde. La charge mentale, le planning, les to do list. Elle est tendue comme une amarre un soir de mistral quand elle est « civilisée ».
À terre, elle est sérieuse comme une facture d’électricité. Elle gère, elle prévoit, elle fronce les sourcils devant les enveloppes à fenêtre. Mais dès qu’on largue les amarres… Dès qu’on passe la jetée.
Dès que la digue s’efface et que le bateau commence à s’élancer ?
Elle se transforme en une sorte de divinité mal coiffée. Ses jambes ondulent dans la gite, son regard décroche enfin l’horloge pour se caler sur la lune et ses marées.
Alors le miracle renait.
Solaire… Vous la verriez.
Elle n’a plus rien à gérer, elle EST.
Un peu sauvage, un peu sirène, avec ce regard qui se vide de ce trop plein de sédentarité pour se remplir de cette immensité.
Elle devient femelle.
Je deviens mâle.
C’est brut. C’est presque animal.
Le politiquement correct m’ennuit. En mer, les rôles se simplifient. Le cap, la vie, et on se retrouve au milieu, là où ça vibre, là où ça respire.
Tu la verrais le matin…
Cheveux en bataille, peau froissée par une nuit trop courte dans la couchette du carré… On n’a pas fait que dormir, mais ça tu t’en doutais.
Elle est là, debout à la proue, juste là, avec sa tasse de thé.
Je la regarde, qu’elle est belle quand elle est bien ancrée.
Dans cet instant je pense à toi Monsieur Musk. Tu peux envoyer tes milliers de satellites pour nous tracer. Ton antenne carré? Jamais je ne l’embarquerai. Parce que ton « étoile connectée », ne brillera jamais autant que ses yeux émerveillés.
Pourquoi on dérange ?
Parce qu’on ne demande pas la permission.
Parce que la liberté ne se facture pas, et ça, le système ne le supporte pas. Une vie sur un douze mètres, sans adresse fixe, c’est un manque à gagner. C’est un trou dans leur budget.
Jugés, parce que nous ne ressemblons pas à ce couple standardisé. Un amour clandestin non validé. Juste porté par un désir commun de liberté.
Nous sommes suspects ?
Tant mieux. Les suspects s’amusent plus que les jurés.
Alors ils inventent des règles, bâillonnent des gestes ancestraux de l’humanité.
Couper la queue du poisson que tu viens de pécher avant de le manger. Mutiler ton dîner jusqu’a lui lever sa dignité, sous couvert d’une préservation d’une espèce surpêchée… Pendant que des chalutiers labourent les fonds marins en toute impunité, pendant que des tankers jettent leur ancre de 25 tonnes dans les herbiers.
Notre planette est un magasin de porcelaine.
Et moi, je l’aime.
Malheureusement, cette société préfère y chasser la souris et ignorer l’éléphant.
Sous prétexte d’une préservation de l’environnement…
Abérant.
Mais tu sais quoi ?
Quand le clapotis cogne doucement contre la coque, que la douceur du soir s’installe et que je sens la chaleur de son corps contre le mien dans la nuit étoilée du mouillage abrité…
Tout le reste disparaît.
Les impôts, les zones de restriction, les politiciens de foire, pentins de banquiers aux dents acérées.
Il reste juste moi, ici bas.
Ce n’est pas « validé » par un tampon, garant de la croissance du PIB.
C’est juste la vie. La vraie. Celle qui coule entre les doigts de ceux qui n’osent pas lâcher.
Gardez-le votre pouvoir. Gardez vos chiffres et vos certitudes.
Je préfère ma marginalité et mon coup de soleil sur le nez.
Au moins, quand je regarde son sourire dans les embruns, je sais pourquoi je respire face a la méditerranée.