Depuis le temps que j’en parle, je me demande pourquoi je n’ai pas pensé à rendre hommage au string ficelle dans un billet plus tôt.
Je me vois donc dans l’obligation d’exceller sur l’échelle de la connerie et placer la barre très haut.
D’ailleurs, je n’ai pas pu résister. Le groupe WhatsApp vient officiellement d’être rebaptisé « Le Club des Cinq » et s’est paré d’une illustration qui donne le ton.
Les bases de la future expédition étant posées. Et pendants qu’ils sont tous en train de bosser, je emploie a mon occupation préférée : parler de string. J’envisage d’ailleurs de l’imposer tel un forceur forcené à mon équipage préféré (ne le dites pas au autres equipages).
Au quotidien, le club des cinq est composé de pseudo adultes, tous avec un « vrai » travail. Des agendas ministériels, des responsabilités de gens sérieux, des vies rangées dans des cases bien étanches (pour le côté sérieux et bien rangé, sachez que je ments éhontement).
Bref…
Toujours est il que dès que je leur parle d’horizon, la matrice se fissure. Le Club des 5 version grand large projette sans difficulté notre prochaine grande navigation pour l’année prochaine.
En clair, ils répondent présent.
C’est au détour d’une de ces réunions au sommet que le verdict est tombé. Une règle d’or, non négociable, inscrite dans le marbre de la charte du bord : l’année prochaine, l’accès au pont est conditionné par le port réglementaire du string ficelle. Pour tout le monde. Sans exception.
Aurélie (qui a toujours le sens de la formule) a immédiatement levé un lièvre conceptuel : « Très bon sujet philosophique la ficelle, que peut-elle nous inspirer ? »
Alors, posons les bases. Quittons la terre ferme et élevons le débat.
D’un point de vue purement technique, le string ficelle est l’aboutissement ultime de l’ingénierie nautique. Pourquoi s’encombrer de mètres de tissu quand on cherche à réduire le fardeau hydrodynamique ? C’est du pur gain de poids et de place sur Mathila. Moins de prise au vent, gain estimé à 0,05 nœud face aux alizés, élimination totale des turbulences textiles.
C’est de la physique appliquée.
Mais la ficelle va plus loin. Elle flirte avec l’astrophysique et la théorie de la relativité générale. Pensez-y, le string ficelle est une frontière gravitationnelle. C’est l’horizon des événements appliqué à l’anatomie. Il sépare deux mondes, deux hémisphères parfaits, tout en créant une unité absolue.
Comme je leur expliquais, Aristote disait que la vertu est un juste milieu ; la ficelle, elle, choisit carrément de ne pas choisir et de passer pile au centre.
Et c’est là que le danger guette l’équipage, le risque du trou noir.
En physique, le trou noir engloutit tout, la lumière comme la matière. En mer, une simple oscillation de la houle, un coup de gîte un peu trop prononcé, et voilà que la ficelle menace d’être aspirée par la singularité gravitationnelle du fessier.
Disparue.
Volatilisée dans le néant anatomique.
C’est le grand frisson du vide, le vertige de l’infini universel qui se joue sur un bout de tissu de deux millimètres tout au plus.
Sur un voilier, on le sait, il n’y a pas de cordes. Il n’y a que des bouts. Des écoutes, des drisses, des amarres. Chaque bout a sa fonction, sa tension, sa résistance.
Introduire le string ficelle à bord, c’est pousser l’art du matelotage à son paroxysme. C’est ajouter un bout structurel à la garde-robe de l’équipage. En cas de tempête, de panne de garcette, un équipage solidaire sait qu’il porte sur lui la solution de secours. Le string devient une extension du gréement. C’est de la sécurité passive, du survivalisme chic. On largue les amarres, mais on garde le fil conducteur.
Au fond, imposer cette condition de navigation au Club des 5, c’est un acte de rébellion poétique contre le sérieux du quotidien. C’est une manière de dire qu’en mer, on laisse les masques (et le superflu) au port.
Là, je vois déjà Alina… « Pourquoi s’embêter ? Tous a poil ! ». Je calmerais son emballement. La dignité du bateau fendant les vagues de la grande bleue est en jeu !
Alors l’année prochaine, on se foutra bien de savoir qui fait quoi dans la « vraie vie ». On sera juste cinq marins, portés par le vent, reliés à l’univers par un simple fil conducteur. La thèse est posée, le grand collisionneur de particules fessières est activé. Vivement qu’on largue les amarres.