Il y a des soirs où tu te rappelles pourquoi tu t’emmerdes à payer une place de port toute l’année.

À Saint-Mandrier, non loin du cimetière d’épaves militaires, l’air ne circulait plus. Pas un souffle, pas une brise, juste une chaleur lourde et moite qui s’était incrustée partout. Coincée entre les pontons, la coque avait emmagasiné les rayons de soleil toute la journée, transformant la cabine avant en véritable sauna sans l’option douche froide.
Le port n’était plus un abri, c’était un piège en béton saturé d’air vicié.
21 heures. Un regard échangé. Pas besoin de faire un conseil d’équipage. On arrache les amarres et on va se caler au mouillage.
Cinq minutes plus tard, on fuyait la terre.
À peine la passe franchie, le miracle opère. La cocotte-minute s’ouvre. Une brise légère vient balayer le pont et mes idées se réalignement. Au loin, la rade de Toulon s’allume doucement. L’ancre croche du premier coup, merci le sable, Mathila se remet enfin à respirer.
Nous aussi.
Fini la moiteur. La suite est purement instinctive : saut direct par-dessus bord, à poil dans l’eau noire d’une Méditerranée encore tiède. Le genre de bain de minuit prit a 22h30 qui te rend immédiatement ta liberté, celle qu’aucun appartement sur terre ne pourra jamais t’offrir.

Pendant que Didi s’installe dans le cockpit avec son ordi pour monter sa vidéo, portée par la fraîcheur et la batterie plein pot, je bascule gentiment vers la nuit. Elle restera plus tard que moi sur le pont, à regarder passer les silhouettes lumineuses des ferrys et à écouter le silence.

Il y a des nuits où tu cherches juste à dormir. Et d’autres où tu réalises que tu habites véritablement la mer.

Au petit matin, le jour se lève à peine sur la rade. L’air est encore frais, mais on sait que la fournaise ne va pas tarder à revenir avec le coup de vent annoncé.
Pas question de traîner. Le guindeau remonte l’ancre qui décolle de la vase, et on laisse Toulon derrière nous pendant que le café fume dans ma tasse.

Cap à l’Est, direction la presqu’île de Giens. La côte défile sous une lumière rasante, presque irréelle, l’eau de la méditerranée est déjà a plus de 29°.


Franchir la pointe du Bouvet, c’est changer de monde : on quitte le bassin militaire pour retrouver le vrai visage de la côte, sauvage malgré les centaines de voiliers et parfumée d’épines de pin (le flair de la p’tite squaw est aiguisé).
On dégotte un coin parfait sous le relief de la presqu’île, à l’abri de la houle. Mouillage sur fond de sable blanc, eau transparente. L’ancre croche à nouveau.
On se dit avec Mathila, onest chez nous partout. Et ne lui dites pas, mais je suis heureux qu’elle s’y sente chez elle.

L’ancre est bien enfouie. À l’abri de la presqu’île, le bateau ne bouge presque pas malgré les 30 noeuds établis.

Dehors, le vent siffle dans le gréement, mais à bord, le temps vient de se casser la figure.


L’après-midi glisse dans une torpeur royale. Rien à faire. Nulle part où aller. Pourtant ni elle ni moi nous sentons piègés.
Le panneau de pont entrebâillé laisse filtrer un filet d’air frais sur la peau. On regarde le montage vidéo sur l’écran, le bruit des images se mêlant au clapotis régulier contre la coque et du vent dans les haubans. C’est l’essence même du farniente : la liberté absolue de ne rien faire du tout.

La journée s’est résumé à une boucle parfaite : basculer à l’eau quand le thermomètre montait, observer le sable à travers une eau cristalline, remonter, sécher sur le pont, et replonger dans une sieste bercée par le roulis du mouillage.
Et puis, retour aux fondamentaux dans le carré. Didi s’attaque méthodiquement à une tarte aux poireaux. De mon côté, je suis préposé aux patates. Dans l’espace restreint de la cuisine, chaque geste est lent, rodé, complice.
Je la regarde évoluer dans la lumière qui traverse les hublots.
Le sel sur la peau, les cheveux encore humides, l’odeur des poireaux qui roussissent mêlée à celle de la mer… La proximité devient physique, évidente.

Dehors, le coup de vent annoncé peut bien balayer le mouillage. À bord, le monde s’arrête aux lignes du pont. Cette bande de terre et ses bruits n’existent plus ; il n’y a que cet espace réduit, l’odeur du bateau, le roulis qui nous rapproche et cette proximité brute que seule la mer sait imposer.
Le désir monte.
Inévitable.