Ce soir, sur le boat, il a un goût bizarre.
Plus épais que d’habitude.
Y a les copains, les copines, les verres qui s’entrechoquent dans le carré et sur le cockpit. Le fiston qui check la musique, ma fille à côté de moi, avec ce regard qui me fout un coup au plexus à chaque fois. Parce qu’au milieu de ce brouhaha, tu es là Lana.
18 ans.
Dix-huit piges qu’elle est entrée dans ma vie sans mode d’emploi. Et ce soir, on fête ça sur douze mètres de plastique et de bois qui flottent. Un bout de ponton, trois loupiotes, et ma gamine qui bascule chez les grands.
Je l’ai regardée tout à l’heure, entre deux éclats de rire. Je lui ai écrit un petit mot. Un truc sorti des tripes, posé sur le papier entre deux marées.
« Techniquement, tu deviens adulte. Mais rassure-toi, personne ne sait vraiment ce que c’est que d’être adulte. Bienvenue dans le club. »
Parce que c’est vrai, non ? Regarde-nous. On simule tous. On met des vestes propres, on gère des plannings, on fait des réunions de syndic. Mais dès que la mer se creuse un peu ou que la vie tangue, on est juste des gosses qui agrippent le bastingage en priant pour que ça passe.
Moi le premier. Cinquante balais au compteur, des milles au loch, et je pige toujours pas la moitié des règles du jeu social. Heureusement qu’au lit ou à la barre, l’instinct suffit. Parce que pour tout le reste, c’est de l’impro.
Je lui ai dit qu’elle avait le droit de rêver grand, de bouffer des pizzas froides à minuit, de se planter. Surtout de se planter. C’est les cicatrices qui font les belles histoires, pas les trajectoires en ligne droite. Les trajectoires droites, c’est pour les cargos. Nous, on tire des bords.
Je m’en veux parfois. Évidemment. Tu passes ta vie à essayer d’être un phare pour tes mômes, et la moitié du temps, t’es juste un vieux râleur qui cherche ses clés ou qui s’inquiète pour un retard d’une heure où d’un simple bruit de moteur. J’ai été maladroit. J’ai eu peur pour elle, souvent. Mais putain, ce que je l’aime.
« Je ne vais pas te souhaiter d’être parfaite, c’est ennuyeux. Je vais te souhaiter d’être libre, vivante… »
La liberté, tu vois, c’est pas juste larguer les amarres et partir vers le soleil couchant avec une guitare. C’est accepter le vide sous la quille. C’est refuser qu’on te dise où tu dois mouiller. Si j’ai réussi à lui filer ne serait-ce qu’une étincelle de ça, j’aurai pas tout foiré.
Le gâteau arrive. Elle souffle ses bougies. Le vent d’Est se lève un peu, le bateau bouge, un léger roulis, juste assez pour rappeler qu’on n’est pas sur la terre ferme. Rien n’est figé. Tout bouge. Tout commence.
Elle sera toujours mon p’tit bouchon. Même si maintenant, le bouchon, il flotte un peu plus tout seul.
Santé, ma fille chérie.
Et bon vent.