20 noeuds bien établis, des rafales à 30 dans le pif.
Mathila file quand même à 7 nœuds, cap au 120°. Soit exactement 180° d’écart avec le plan imaginé quelques jours plus tôt.
Et dire que nous devions être au portant…
Mais non.
La p’tite squaw a eu un pressentiment.
3 h 17 du matin. Un rêve prémonitoire. « Des signes… » Qu’elle m’explique dans les douze SMS qu’elle m’a envoyés en pleine nuit.
Oui…
Douze.
À 3 h 17.
À ce stade-là, ce ne sont plus des signes. C’est une convocation de l’univers.
Moi, les signes… J’ai toujours préféré les fichiers GRIB, les modèles météo Arome et les isobares.
Ça me rassure davantage que les rêves.
Et pourtant…
Cette fois, la petite Indienne a eu raison de moi.Parce qu’en mer, il existe une règle simple. Dans le doute… Abstiens-toi.
Le Golfe du Lion, ce sera pour une autre fois. Il sera encore là demain. Le mois prochain. L’année prochaine.
Nous aussi.
Enfin… normalement.
Alors j’ai laissé tomber l’idée de la grande traversée. À la place, nous allons caboter. Entrer dans des criques qui n’étaient pas prévues. Jeter l’ancre là où l’eau devient transparente. S’arrêter parce que ce mouillage nous plaît. Parce qu’une odeur de grillades arrive jusqu’au bateau. Parce qu’un marché anime une place que personne n’avait cochée sur la carte.
Finalement…
C’est peut-être ça, voyager.
Ne pas forcément chercher à aller loin. Chercher à être pleinement là.

Je la regarde.
Le vent joue avec ses cheveux sans jamais réussir à les dompter.
Le soleil accroche sa peau encore salée.
Ses yeux suivent le relief de la côte comme une enfant qui découvrirait la mer pour la première fois.
Elle sourit.
Sans raison.
Peut-être justement parce qu’il n’y en a aucune.
Je m’approche.
Je sens ce mélange de sel, de vent chaud et de peau chauffée par le soleil que je ne peux pas m’empêcher d’embrasser.
Il y a des parfums qui valent toutes les madeleines de Proust.
Celui-là en fera partie.
À cet instant, je réalise que mon plaisir n’est pas dans les milles parcourus.
Il est dans ces quelques centimètres qui nous séparent.
Dans sa main qui vient chercher mes reins sans réfléchir.
Dans sa poitrine qui frôle épaules lorsque Mathila se balance doucement dans la houle.
Dans ce silence où personne n’a besoin de parler.
Je crois que nous passons nos vies à confondre l’intensité avec la vitesse.
Toujours plus loin.
Toujours plus vite.
Toujours plus…
Ouais… On va laisser Passe-Partout chercher les clés du fort.
Revenons à l’essentiel.
Et si le vrai luxe, finalement, c’était exactement l’inverse ?
Prendre le temps.
Observer.
Respirer.
Aimer.
Le Golfe du Lion attendra. Notre itinéraire aussi. Aujourd’hui, la seule destination qui compte est celle-ci.
Un mouillage tranquille dans la rade de Marseille, bien abrité de cet Est qui souffle fort.
Une peau salée.
Un regard qui pétille.
Et cette impression étrange que mon instinct animal est en train de relever la tête.
Instant sauvage.