5 août 2026

Maxime

Vie à bord en couple, mais qui est le vrai capitaine du voilier ?

Ce matin, la p’tite Squaw a pris la barre. Et plus largement, le commandement suprême de Mathila. Cap, plan de route, réglages de voiles… bientôt trois ans qu’on navigue ensemble et, il faut bien le reconnaître, elle assure.

De mon côté, j’observe la scène avec la gravité du marin d’expérience. Le genre de gars qui hoche la tête d’un air pénétré en lâchant un «Ouais… ajuste l’écoute de génois» très convaincu, histoire de faire croire qu’il a encore son mot à dire.
En vrai, je lui fais une confiance aveugle. De toute façon, dans l’instant, c’est elle le capitaine.

Homme bastingage Océanis 393

Nous, les hommes, on adore cultiver l’illusion qu’on décide. On contemple le large, le torse bombé, la main posée sur le bastingage, persuadés que notre seule présence charismatique empêche le voilier de chavirer. Dans notre tête, on incarne Tabarly.

Bon, dans la réalité… on gêne surtout le passage.

Puis surgit l’événement. Au loin, un catamaran de luxe, quarante-cinq pieds facile. Je repère immédiatement ce qu’Adeline ignore royalement : une course. Ça y est, le démon de la compétition m’attrape. «Allez Didi, on va le bouffer !»
Chaque demi-nœud gagné me plonge dans une euphorie parfaitement ridicule. Devant ma réaction, elle me décroche son sourire le plus moqueur et son regard le plus tendre, cette attitude qui me fait craquer… Elle me lance «T’es vraiment un gamin…»

Oui. Complètement. J’assume. On va gagner. Enfin… pardon. Rectification officielle : je veux qu’ELLE gagne. Franc-bord contre franc-bord, à la loyale. L’honneur du navire est en jeu. J’imagine déjà le skipper d’en face raconter au port comment il s’est fait déposer par un Oceanis de vingt ans.

Sauf qu’au moment précis où l’on remonte sur lui, le catamaran serre le vent de manière très louche. Et là… VROUM. Les moteurs. Le type allume ses deux moulins comme si sa vie en dépendait.

Disqualifié !
Aucune élégance.

Le gars préfère brûler cinquante litres de gazole plutôt que d’admettre la suprématie d’un voilier. Petit joueur. Escroc. Adeline me fixe, hilare : «Tu sais que t’es le seul à faire cette course ?» Oui. Mais n’empêche, moi, je voulais qu’on le crame à la voile.

Pendant que je digère cette injustice sportive fondamentale, le capitaine m’attribue une mission capitale : faire chauffer de l’eau.
Me voilà relégué au carré. Je fais bouillir la bouilloire pour le thé avec la rigueur d’un chef étoilé, cramponné au plan de travail dès que le bateau gîte. Je ne remue absolument rien, mais j’ai la nette impression de participer à l’effort de guerre.

Cuisine intérieur Océanis 393

Mug en main, je remonte fièrement sur le pont, persuadé de mériter la médaille du mérite maritime. Et là, personne à la barre. Le pilote automatique mène tranquillement Mathila, tandis que le capitaine, à la proue, le nez au vent, contemple l’horizon. Elle a délégué la conduite à l’électronique. Et le thé… au second.

17h. Inversion des rôles.

La miss me laisse gérer l’arrivée au vieux port de La Ciotat. L’amarrage relève toujours de la haute voltige quand c’est le second qui gère les pare-battages sous le regard imperturbable du capitaine. Surtout qu’à ce stade, on ne sait plus qui est le capitaine et qui est le second.

Du coup dans ces moments là on se râle dessus…

Bref.

Une fois Mathila bien calée, Adeline s’arrête net à l’entrée du bassin devant un vieux gréement en bois massif, haubans en goudron et poulies en buis. Les yeux brillants devant ce bateau «roots» plein d’âme, elle oublie juste les voies d’eau chroniques, le ponçage sans fin au printemps et la cabine à la hauteur sous barrot ridicule où l’on vit plié en deux.

Vieux port la Ciotat - vieux gréement

Le soir venu, direction les quais. Un premier verre en terrasse face aux mâtures, puis un deuxième, et le filtre de la bienséance vole en éclats. Commence alors notre grande séance d’observation de la foule, où la divergence de nos radars atteint des sommets de mauvaise foi.

De mon côté, l’analyse reste purement mécanique et visuelle. Mon regard va droit à l’essentiel : les courbes généreuses d’une poitrine, le galbe des jambes, la fluidité de la démarche, le carénage global. Une belle silhouette féminine qui passe, avec une ligne fluide et des proportions parfaites, et je bloque instantanément dessus comme un gosse devant une belle carène de course. C’est physique, direct, zéro réflexion philosophique.

Adeline, elle, vise un tout autre registre. Exit les intellos fins ou les profils discrets : son radar s’allume dès que déboule un gabarit taillé dans le roc. Elle repère immédiatement les épaules larges, les pectoraux qui tendent le T-shirt et les bras dessinés par des heures de salle. Mais le comble du comique repose sur ce contraste absurde qu’elle recherche : un physique d’armoire à glace combiné à un regard de chien battu, ultra doux, un peu perdu, le genre de colosse timide avec des yeux de cocker supplicié qui donne envie de l’adopter sur-le-champ.

Couple sur le port de la Ciotat

On enchaîne les verres en déshabillant chaque passant, moi bloqué sur des détails purement esthétiques et elle en plein fantasme sur des brutes au cœur tendre. Une hilarante confirmation de la différence de nos fantasmes sur l’eau, comme sur terre.

Pointu port de La Ciotat de nuit

22h25 On pousse jusqu’à la promenade du molosse et de sa biche ou on rentre s’effondrer dans le carré ?

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