Ce matin, le silence est dégueulasse.
Mathila est vide de vos âmes.
Tout le monde a repris le cours de sa vie. Les ecrans, les mails, les personnes âgées à accompagner… la vraie vie, paraît-il. Moi, je suis au port. Le bateau bouge encore un peu sous mes pieds, comme s’il ne voulait pas accepter qu’on soit attachés.
Et puis, j’ai eu des nouvelles d’Antoine.
Alors je suis passé le voir… Lui montrer comment dérouler le génois, comment monter la GV.
Antoine, c’est celui qui m’a racheté mon ancien bateau. Soixante-seize piges au compteur. Il a essayé de se barrer. Deux fois. Deux fois que les mecs de la capitainerie le rattrapent par la peau du cou pour l’empêcher de s’en aller vers le large.
Le vieux ne s’est pas démonté. Il leur a dit, droit dans ses bottes, qu’il comptait sur son stock de bières et sur les sirènes du Golfe du Lion pour assurer la traversée vers sa liberté.
C’est drôle.
Et c’est à crever le cœur.
Attendre d’avoir les os qui grincent pour décider de vivre ses rêves, c’est le meilleur moyen de se faire ramener au quai par des types en uniforme. Le Golfe du Lion, c’est pas une cour de récré, c’est un broyeur d’illusions. Mais lui, il s’en fout. Il veut son horizon, même s’il doit le voir à travers le cul d’une bouteille de bière.
Je me suis inquiété et je lui ai dit.
Lui : « vous êtes un p’tit jeune, vous connaissez pas grand chose la mer qu’il m’a rétorqué ! ».
Son projet ? La Finlande, les fiords… Y emmener son ex-femme… Dans le passé elle en rêvait.
Je n’ai pas relevé.
Un amour blessé à demi avoué.
Ça me fout un cafard monstre.
Une poignée de main, un bon vent souhaité, et ma vie continue en ce lundi tempétueux.
N’attendez pas, les gars. N’attendez pas d’avoir l’âge de n’être plus qu’un souvenir pour devenir une légende. Prenez tout. Maintenant. Le cœur grand ouvert, même si ça fait mal, même si on se plante.
Ici, sur le pont, j’écoute « Le temps des fleurs » de Dalida. L’hymne de notre traversée passée.
« On pensait qu’elles ne mourraient jamais… »
La voix de Dalida gratte là où ça fait mal pendant que je regarde la place vide que vous avez laissée… Pendant que je regarde Life encore attaché au quai.
Avec cette peur et cette question…
Est ce que ce vieux bonhomme va s’échouer ?
Mais lui fonce vers son rêve, son amour, sa vie. Après tout, c’est peut-être ça, la liberté : être assez fou pour croire aux sirènes à 76 ans.
Aujourd’hui je suis assez lucide pour savoir qu’on a eu de la chance d’être ensemble ces derniers jours.
Le groupe WhatsApp est encore animé.
Les messages fusent.
Allez ! Lâchez vos smartphones et retournez bosser !
Faites tourner le pays, faites gonfler le PIB bandes de feignasse.