Le cul calé dans le bois du carré, les basses de « URL to her body » de My Boy Arlo me massent les vertèbres. C’est du lourd, c’est sensuel, ça plane entre deux eaux. Exactement le genre de son qui te fait oublier que la terre ferme existe encore.
Et là, naufrage en direct sur le quai.
Un vieux arrive, il prépare son départ vers l’Adriatique, son rêve, son projet. Demain, à l’aube, il largue les amarres avec un équipier. Mais il n’est pas venu seul. Il traîne avec lui sa moitié, son ex, sa gardienne, peu importe… une prédatrice de l’instant qui s’arrête net devant mon canot.
Elle scanne ma coque, mes winchs, ma gueule, puis elle se tourne vers le vieux et lui lâche la rafale, le grain blanc, la déferlante qui te couche un homme en une seconde :
« Ah ben moi, je préfère celui-là. Il est plus récent, plus gros. Et le skipper est plus jeune… plus beau. »
C’est le sabordage de l’ego
Boom. En deux phrases, elle a transformé son marin en antiquité de vide-grenier. J’ai vu le vieux s’affaisser d’un coup, le dos un peu plus voûté, les mains serrées.
Puis, le clou du spectacle. Elle me fixe. Un regard qui n’est pas une question, mais une effraction :
« Vous partez bientôt ? »
Traduction simultanée : « Invite-moi. Ouvre la filière. Sors-moi de cette vie qui sent la naphtaline et emmène-moi vibrer dans ton carré. » Elle cherchait le ticket gratuit pour sa grande évasion, prête à troquer ses souvenirs contre un strapontin sur mon tapis volant.
Dans mes oreilles, Arlo chante : « I’m just tryna get a little bit of you ».
C’était pile ça. Elle voulait un morceau de ma liberté, une miette de mon mouvement. Elle voyait en mon bateau le lien hypertexte vers une autre vie. Une « URL to a better body », à une meilleure histoire a explorer.
Mais y’a un truc qu’elle n’a pas capté.
La loi du bord.
Un marin, un vrai, ça ne se laisse pas embrigader.
Jamais.
C’est la règle d’or, le premier nœud de ma survie. On ne laisse pas une femelle monter à bord juste parce qu’elle a un coup de foudre pour la taille de tes voiles ou la courbe de ta carène. Si tu la laisses grimper, tu n’es plus le capitaine, tu deviens le chauffeur de ses frustrations. Et ça, c’est le début de la fin.
Pourquoi j’irais foutre du désordre dans mon silence ?
>On ne partage pas son horizon avec quelqu’un qui veut juste fuir son propre naufrage.
Demain, l’Adriatique (ou l’enfer)…
Demain matin, ils vont partir. Le vieux, l’équipier, et la furie. Imagine la gueule du petit-déjeuner en passant les jetées. Le silence va peser plus lourd que l’ancre de miséricorde. Elle regardera mon mât s’éloigner avec un soupir de regret, et lui va barrer avec le poison du « plus jeune, plus beau » qui lui rongera les tripes jusqu’à l’arrivée.
C’est moche, la cruauté gratuite.
C’est beau comme une tempête qu’on regarde de loin.
Moi, je monte le son.
« Click on that link… »
La liberté, c’est justement de ne pas cliquer. De ne pas répondre à l’appel des sirènes qui traînent sur les quais avec leurs valises pleines d’attentes non gérées.
Je préfère mon bateau vide et mon esprit large que l’inverse.
Elle voulait se faire inviter ?
Qu’elle apprenne d’abord à naviguer.
Moi, je reste dans mon carré. Je suis le roi de mon monde de quelques mètres carrés. Et ici, la seule chose qui compte, c’est que personne ne décide à ma place de l’heure du départ.
Salut le vieux. Bon vent. Et un conseil… Laisse la vieille sur quai 😉