Le soleil se barre en face, pile dans l’axe. Un grand nettoyage de fin de journée, tout en rouge et en or, pour te faire croire que le monde est propre.
Ce soir, je suis seul à bord.
Au port. Le faux départ. Le bateau bouge à peine, juste ce qu’il faut pour te rappeler qu’il préférerait être ailleurs. Dehors, le vent frais s’invite sans demander son reste. Les drisses tintent contre les mâts. *Gling, gling, gling.*
Le métronome des marins immobiles.
Le clapotis résonne contre la coque, un bruit de succion régulier, un peu sourd. Un truc de rongeur.
La panne est vide. Les maisons flottantes alignées en face ressemblent à des décors de cinéma après le tournage. Vides d’âmes, vides de fesses, vides de tout.
Il n’y a que moi.
Et franchement ? C’est royal.
J’ai le bruit de la ville en fond, ce bourdonnement lointain des gens qui courent après leur montre. Moi, ma montre est bloquée.
Elle n’est pas là ce soir. Son parfum flotte encore un peu près de la couchette, ce mix de crème solaire et de peau chauffée par le soleil qui me donne des idées de piraterie, même à quai.
Elle me manque déjà…
Putain !
C’est agaçant. Une vraie faiblesse de vieux loup de mer en carton. Interdiction de se moquer.
Ce soir, la miss a le cerveau qui sature complet. Journée de l’enfer. Elle a réussi l’exploit de planter sa caisse… rien de grave, juste de la tôle et beaucoup d’ego froissé. Autant te dire que son disque dur est totalement saturé.
Bref, c’est pas le soir pour être le poète des pontons, sa caboche est hors forfait.
Ce soir, l’amour à distance, c’est surtout lui foutre une paix royale.
Éteindre la VHF, ne pas chercher a la contacter. Moins de charge mentale, plus de survie… parole d’homme.
Du coup, pour compenser le manque de nos rires, de nos « on refait le monde », de sa sensualité brute, je me rabats sur la littérature.
Je pose mes cinquante balais sur la banquette du cocpit et je jette un œil au bouquin que je viens de choper : « La vie est facile, ne t’inquiète pas ».
Facile, la vie ? Cette connerie! Un titre accrocheur pour laisser l’acheteur espérer.
Tu as déjà essayé d’être « libre comme l’air » tout en remplissant ta déclaration de revenus sur un coin de table à cartes taillée au format cartes marines ? Si tu doutes, viens essayer.
Au fait ! Clin d’œil aux étourdis, on est mi-mai, il faut penser à se déclarer 😉
Voilà. C’est ça, le grand frisson de l’autonomie.
On te vends du rêve sur les réseaux, on te parles d’horizon et de brise marine, et deux heures après, quand le post est publié, le mec s’arrache les ongles sur un écrou de 12 foiré pour économiser les 80 balles de l’heure du mécano du port d’à côté.
Crois moi, déjà 3 années à expérimenter…
On est tous le poète de quelqu’un, jusqu’à ce qu’il faille payer la place de ponton.
La liberté, ça s’achète au forfait.
Et parfois, le réseau rame.
Mais bon, je ne vais pas faire la fine bouche. Le soleil est couché, je vais descendre dans le carré, le port est à moi, et ce bouquin va me faire voyager sans consommer un litre de gasoil surtaxé. C’est déjà ça de gagné sur le système.
Allez, je vous laisse,
je tourne la première page.
Si ça se trouve, c’est nul.
On parie combien ?