Aujourd’hui, on retourne à la Cour Pétral avec la p’tite squaw.
Comme la dernière fois, on y va en train. Et parce qu’on n’a toujours pas compris qu’anticiper permet de manger autre chose qu’une barquette de salade SNCF à dix-sept balles, on se retrouve au wagon-bar.
Nous voilà donc à commander, vous savez, cette formule avec trois grains de riz qui se battent en duel, deux tomates fatiguées et une feuille de salade qui a visiblement connu des jours meilleurs.
Je le sais.
Mais je peux pas m’empêcher de râler.
Scandale.
Alors forcément, c’est à Didi que j’explique comment le système nous a piégés. Les marges. Les monopoles. Les voyageurs captifs. Le capitalisme sauvage. En quinze minutes, je refais l’économie mondiale.
Repas terminé.
Je dois aller dire au serveur mon point de vue sur ce hold-up organisé.
Bon…
Au final je débarrasse mon plateau. Il me demande si ça a été. Et je me vois répondre « parfait ».
Comme un gros fayot.
Je souris et je le remercie.
En vrai pourtant je le sens.
C’est là. Ça bouillonne.
J’ai envie de râler. De m’énerver. De remettre un peu d’ordre dans l’univers.
Puis une petite voix me rappelle qu’il me répondrait sûrement : « vous n’étiez pas obligé de l’acheter, monsieur. »
Pas faux.
Note à moi-même : je reconnais ce comportement. Il revient chaque début d’été.
Si j’en parle à la p’tite squaw. Je pressens déjà sa réponse « Attention… la Lune est montante et Vénus en harmonie, par contre Mercure rétrograde ».
Moi, je crois plutôt que c’est le printemps qui vient de passer et la chaleur qui commence à taper.
Dans le jargon psy, on appelle ça : avoir les couilles à l’envers.
Bref.
On retourne à nos places.
Quinze minutes plus tard.
Annonce.
Le train est en retard.
Évidemment, quoi de plus normal.
Donc on va rater notre correspondance.
C’est sûr.
Non là… C’est abusé !
Carrément agacé.
Je me lève.
Direction le contrôleur.
Bon, quand j’arrive à sa rencontre je réalise que c’est pas le mais la contrôleuse.
Une gamine.
Trente ans tout au plus.
Je vois tout de suite qu’on l’a parachutée là avec un képi et trois jours de formation. Je capte direct qu’elle peut vite être désemparée.
Mais moi, je veux des réponses.
Non.
J’exige des réponses!
Je prends mon air condescendant agacé. Vous savez, ce genre de gars qui, quand on le connait pas est insupportable (il peut l’être même si on le connait d’ailleurs).
Le genre de client qui suspecte l’arnaque partout. Et là je me vois me prendre un PV parce que je ne suis pas monté dans le bon train parce qu’on a raté notre correspondance.
Elle me répond gentiment.
Très gentiment.
Surtout très embarrassée.
« Normalement… peut-être… je pense que… »
Donc aucune certitude.
Elle ne sait pas.
Et moi, je déteste ce genre de réponse. Plus je vois ça, plus je m’enfonce dans la caricature de ce type.
Vous savez, le gros con du wagon.
Celui qu’on a tous déjà croisé.
Celui qui râle alors que tout le monde est dans la même galère.
Et c’est là que ça devient étrange.
Parce qu’une partie de moi continue son numéro.
L’autre partie, plus intérieure, me regarde et me dit « Pauvre nana… Elle n’y est pour rien. Fou lui la paix, lâche-la ».
Lui va se taire, c’est moi qui décide.
On lui a juste filé un uniforme griffé Christian Lacroix et un train en retard.
Au passage, je remarque que son chemisier dessine plutôt bien sa poitrine gonflée.
Bien Christian, joli travail.
Là je realise que je peu être très énervé… et rester parfaitement attentif à certains détails.
Bon…
C’est confirmé.
J’en ai plein les couilles.
Je suis peut-être psy.
Mais il est possible que je sois aussi complètement taré.
Diagnostic : dédoublement de personnalité.
En tous cas, elle finit par me dire qu’elle est seulement en CDD.
Je lui réponds que c’est embêtant, parce que j’aurais bien expliqué à son patron, Jean Castex, qu’il faisait très mal son métier.
Mais que malheureusement… c’est elle qui représente l’entreprise. On rentre rarement en cuisine pour gueuler sur le cuisinier, on s’en prend directement au serveur…
Didi éclate de rire.
Elle me connaît.
Elle sait exactement ce qui est en train de se passer.
Et moi aussi.
Au fond, j’ai déjà envie de rire de moi.
Mais non.
Tiens bon Maxime.
Continue dans ton rôle de bon vieux gros con.
C’est sûrement ton dernier rempart avant de perdre toute crédibilité virile.
À ce moment-là, la cheffe de bord arrive. Exactement au même instant où je reçois le SMS.
Correspondance modifiée.
Nouveaux billets.
Tout est réglé.
En trente secondes nous sommes replacé en toute légalité.
Ça valait vraiment le coup de s’énerver.
Je me rassois.
Je regarde le paysage défiler.
Adeline finit par s’agacer de me voir agacé.
Si elle savait…
Allez…
Encore trois heures.
Et on sera arrivés.
Une semaine de philosophie.
De rencontres.
De joie.
De partage.
Et moi, qui passe la première heure du voyage à me battre contre une salade et un retard de train.
La mauvaise nouvelle, c’est qu’avec l’âge, je m’énerve toujours aussi vite.
La bonne, c’est que je mets de moins en moins de temps à me voir en train de le faire.
C’est déjà ça.
Respire.
Ça va passer.