Je précise tout de suite. Rien n’était vraiment prévu. Nous sommes partis quelques jours en bateau.
Entre potes.
Enfin…
« Entre potes », c’est vite dit.
À bord, certains ne se connaissaient même pas.
Cinq pseudo-adultes.
Des générations différentes.
Des métiers différents.
Des vies différentes.
J’aime bien faire ça.
Mélanger les gens.
Prendre le risque que ça ne fonctionne pas.
Parce que les meilleures discussions naissent souvent entre des personnes qui n’avaient absolument aucune raison de se rencontrer.
Et de toute façon…
Une fois les amarres larguées, il est un peu tard pour demander à descendre.
Et comme rien n’était vraiment prévu, le programme était simple.
Naviguer.
Manger.
Se baigner.
Refaire le monde.
Puis recommencer dans un ordre différent.
Deuxième soir, 20 heures.
Le pique-nique embarque dans l’annexe.
Le moteur démarre avec ce bruit caractéristique des objets qui hésitent encore entre fonctionner… ou te laisser te demerder.
Putain…
Je ne sais pas pourquoi, à chaque fois je commande des produits chinois.
Bref…
Cap sur une île déserte.
Enfin… Déserte d’êtres humains.
Parce que les gabians, eux, avaient clairement obtenu un permis de séjour.
Le soleil descend.
La lumière devient dorée.
Mathila reste tranquillement au mouillage.
Au loin, un voilier passe sous voiles devant le couchant.
Plus personne ne parle.
Même pas Pierrick.
Je regarde autour de moi.
Et je me dis qu’il y a des moments où la nature nous offre vraiment tout ce qu’elle a.
Silence.
Enfin… si tu fais abstraction des gabians.
Donc plutôt contemplation…
Ah…
Pierrick a une pensée.
Ça faisait dix minutes que personne ne parlait.
Ça devenait inquiétant.
Le soleil finit par disparaître.
Contre toute attente, le moteur chinois nous ramène finalement à bord de Mathila.
Je ne leur ai pas dit mais je pense qu’ils se doutaient que je doutais.
Le lendemain, un promène-couillon passe lentement devant nous.
Vous savez…
Ces bateaux qui transportent des gens pour admirer exactement ce que nous sommes déjà en train d’admirer.
On les regarde.
Ils nous regardent.
Je réalise soudain qu’à leurs yeux…
Nous faisons probablement partie du décor.
Je me demande combien vaut une photo de cinq potes réunis autour d’un même objectif.
Surtout quand personne ne sait exactement où regarder.
Et puis les copains me disent :
— Tu devrais faire ça.
— Faire quoi ?
— Des balades en bateau.
Tu te ferais quatre ronds.
Non.
Très mauvaise idée.
J’ai une bonne raison, la meilleure des raisons. Je n’ai pas du tout envie.
Au troisième « On arrive quand ? », je répondrais probablement « Quand ça me fera plaisir. »
Les avis Google seraient catastrophiques. « Le capitaine est sympathique mais navigue selon ses émotions. »
Et puis Géraldine a trouvé LE concept.
Des balades… Pour seniors.
Attention.
Pas dans les calanques.
Trop banal.
Nous, on viserait un marché de niche.
Départ de Port-de-Bouc.
Visite guidée des raffineries.
Observation des torchères pendant le sunset.
Contemplation des bacs de stockage.
Lecture poétique des cuves pétrochimiques.
Pendant que les autres vendent des dauphins…
Nous miserions sur les porte-conteneurs.
Avec la fin programmée du pétrole, le slogan est arrivé tout seul.
« Croisière industrielle : coucher de soleil sur la nostalgie du temps révolu. »
Je pense sincèrement qu’on tient quelque chose.
Probablement une liquidation judiciaire.
Le soir, sur le pont, il y avait trois sujets qui revenaient inlassablement.
Les femmes.
Les hommes.
La relation homme-femme
Dans un ordre totalement aléatoire.
Mais toujours les trois.
Nous avions un panel assez représentatif.
Jérôme et Sandrine. Le couple historique.
Ils se connaissent tellement bien qu’à ce stade je ne sais plus si c’est de l’amour…ou de la télépathie.
Pierrick. En couple lui aussi. Mais suffisamment intelligent pour s’offrir une semaine entre copains quand il en ressent le besoin.
Géraldine. Célibataire. Et probablement la plus équilibrée de nous tous.
Et moi… Didi de l’autre côté de l’Atlantique. Et un statut amoureux classé par l’INSEE dans la catégorie : « Relation à durée et définition indéterminées. »
Autant dire que les débats étaient animés.
Les femmes expliquaient les hommes.
Les hommes expliquaient les femmes.
Et personne ne semblait vraiment concerné par ses propres explications.
J’ai remarqué un truc.
Plus les gens comprennent mal un sujet…
Plus ils en parlent longtemps. Et on a tous parlé longuement.
Troisième nuit.
Mouillage dans la calanque de Morgiou.
Mer d’huile.
Légère brise.
Le bateau est parfaitement installé.
Enfin… C’est ce que nous pensions.
4 h 30 du matin.
Pierrick me réveille très calmement « Maxime… Je crois qu’on a bougé un peu. »
On apprend beaucoup des gens dans ce genre de situation.
J’ai découvert que Pierrick possédait un talent rare : celui de présenter les emmerdes avec un calme absolument fascinant.
« Un peu » qu’il m’a dit
J’ouvre un œil.
Non rectification, je bondi hors du lit.
Je regarde dehors une première fois.
Puis une deuxième.
Puis une troisième.
Parce que parfois, le déni est une véritable stratégie.
Les falaises sont loin.
Très loin.
Beaucoup trop loin pour quelqu’un censé être au mouillage.
Je referme les yeux.
Je les rouvre.
Elles sont toujours loin.
J’aime beaucoup cette capacité du cerveau à penser que le paysage va se remettre à sa place tout seul si on insiste un peu.
Spoiler.
Non.
Le bateau avait décidé de partir naviguer tout seul. J’allume le traceur, il annonce 2 miles des côtes.
Concept intéressant.
Beaucoup moins quand on dort dessus. Ma caboche imagine tout ce qui aurait pu nous arriver.
Le reste est moins poétique.
Moteur.
Chaîne.
Ancre.
Café.
Regards fatigués.
Blagues nulles.
Puis cette phrase magnifique à 6h quand on est a nouveau au mouillage au point de départ.
— Bon… Ça réveille.
C’est inutile.
Mais tellement vrai.
Dernier jour, Marseille.
Ballade dans la cité… c’est Marseille BB !
Les derniers bains.
Le derniers apéro Sunset à Malmousque.
Les dernières conneries.
Et au petit matin, alors que l’équipage est encore endormi, avec Jérôme, on s’éclipse boire un café sur le Vieux-Port.
On parle de nos choix de vie.
Enfin… Des choix qu’on appelle des choix parce qu’il faut bien donner un nom à ce qui nous est arrivé depuis toutes ces années.
Je remue mon café.
Sans sucre.
Je fais toujours ça.
Et je ne sais toujours pas pourquoi.
On compare nos existences.
Mes enfants que j’ai élevés seul une bonne partie du temps.
Les siens. Dont je suis presque aussi fier que si c’étaient les miens.
Son couple, leurs partages et sa passion pour le vol libre.
La vie sur mon bateau.
Cette transatlantique hypothétique dont on parle de temps en temps.
Mes histoires passionnelles.
Mes ruptures passionnelles.
Des choix plus raisonnables.
Bref… Il est temps de rentrer.
5h de mer et Mathila retrouvera son port d’attache.
Alors chacun rentre chez lui.
Jérôme avec Sandrine.
Pierrick retrouve sa compagne.
Géraldine retrouve ses enfants pour son anniversaire.
Note a moi même, trouver une connerie a lui envoyer pour lui fêter.
Moi… Je garde le gamin. Ma fille nous rejoint. Et ça me fait plaisir. Vraiment. Mais il n’y a plus de mouvement.
Mon téléphone vibre.
« Mise à jour disponible de votre application Anchor. »
C’est marrant.
Même mon téléphone pense que j’ai un problème d’ancrage.
La prochaine fois…
Je mettrai une alarme de mouillage.
Pour le bateau.
Pour le reste…
Je n’ai toujours pas trouvé où ça se règle.
Crédit photo : Jérôme B.