Aujourd’hui, une femme a pleuré dans mon cabinet.
Rien d’exceptionnel jusque-là.
C’est même vaguement prévu dans le contrat.
La surprise, c’est que quelques secondes plus tard, j’avais les yeux humides aussi.
Pas de tristesse.
Pas de souffrance.
De la gratitude.
La sienne.
Connexion…
La mienne par rebond.
Cette émotion étrange qui te tombe dessus quand tu réalises que la vie a parfois été plus généreuse que prévu.
Nous sommes restés là quelques instants.
Deux êtres humains assis face à face.
Chacun sa larme sur sa joue parce que quelque chose allait bien pour elle…
Cette petite blonde menue, la quarantaine à peine entamée, s’autorise enfin à retrouver sa place de femme, sensible, avec cette fragilité devenant soudainement sa force, décidée a lâcher ce que 2 générations précédentes lui avait martelé.
Ce qui est quand même une utilisation assez audacieuse des larmes.
Et c’est pour ça que j’aime tellement ce que je fais… Même si parfois je crois que je suis cinglé.
Et puis j’ai enchaîné, d’autres histoires, d’autres personnalités.
19h, fini le boulot. changement complet de décor.
Me voilà sur le pont du bateau.
Ma fille.
Son fils.
Adeline.
Moi.
Des fous rires.
Des discussions absurdes.
Des rêves de liberté.
Des souvenirs, des projets…
Cette sensation agréable d’un instant où personne n’essaie d’être quelqu’un d’autre.
On est juste là.
À vivre une soirée de semaine attachés au ponton après que la p’tite squaw soit monté au mat.
À un moment, ma fille a résumé ma personnalité en une phrase.
Une seule.
Sans hésiter.
Comme un diagnostic posé par un expert.
— Ah mais papa, il veut tout
Tout le monde a ri.
Moi aussi.
Parce que c’est tellement vrai.
Je veux tout. Avant tout pour bouffer la vie, avec mon corps comme mon esprit.
Je veux la profondeur et le désir.
Le sens et la légèreté.
Les discussions sur l’âme et les baisers volés sur un ponton.
Le silence et les fous rires.
La philosophie et Pamela Anderson.
Surtout Pamela Anderson.
Enfin…
Pas forcément Pamela Anderson.
Je ne suis pas difficile.
Quoi que… Si.
Note a moi même, là on dirait que je ne sais pas vraiment ce que je veux.
Bon… La version locale me conviendrait, surtout que je ne parle pas anglais.
Et c’est là que les choses deviennent compliquées.
Parce que quelques heures plus tôt, j’étais un thérapeute touché par la gratitude humaine.
Puis un père attentif sur un bateau.
Puis un homme amoureux. (Chut… Ne lui dites pas)
Puis un adolescent de quinze ans qui imagine une femme courir au ralenti sur une plage pour moi, rien que pour moi.
Je commence à soupçonner que la maturité est une immense arnaque.
On nous fait croire qu’avec l’âge nous devenons des êtres cohérents.
C’est faux.
Totalement faux.
Nous devenons simplement plus sophistiqués dans notre façon de mélanger les genres.
À cinquante ans passés, je peux passer de : « Quelle est la nature profonde du sentiment de gratitude ? »
à : « Est-il statistiquement possible qu’une femme traverse une plage entière pour venir m’embrasser alors que mon voilier est au mouillage derrière moi ? »
Et tout ça en moins de trente secondes.
Le plus inquiétant, c’est que les deux questions me semblent parfaitement légitimes. (Et réalisables, je tiens à le préciser)
Au fond, je crois que c’est ça être vivant.
Pleurer de gratitude avec une patiente à quinze heures.
Rire avec les enfants à vingt heures.
Et imaginer des scénarios ridiculement romantiques à vingt-trois heures trente.
Finalement, le problème n’est peut-être pas que je veux tout.
Le problème est que la vie continue régulièrement à me donner envie de tout.
Et malgré l’expérience.
Malgré les tempêtes.
Malgré les cheveux blancs qui s’invitent discrètement à bord… Correction, ils le sont de moins en moins… Discret.
Malgré ça, je n’ai toujours pas trouvé la moindre raison valable d’arrêter.
D’arrêter de rire, de m’amuser, de tout vouloir.
Bref… Assez pour aujourd’hui, dodo.
Je m’allonge dans ma cabine.
Le bateau tangue doucement. A cause du fait que c’est un bateau ou a cause du vin ? Qu’importe, je verrai bien demain.
La lumière du téléphone éclaire juste assez pour distinguer mon reflet dans le miroir.
Un type fatigué me regarde.
Il a pleuré de gratitude cet après-midi.
Il a hissé celle qu’il aime en haut du mât… (En vrai c’est facile avec un winch électrique)
Il a ri avec les enfants ce soir.
Il a échafaudé plusieurs scénarios sentimentaux totalement improbables.
Il a envisagé sérieusement la possibilité qu’une Pamela Anderson provençale traverse une plage entière pour venir le rejoindre.
Puis il s’est fait remettre à sa place par un simple :
« En attendant… DODO 🥰❤️ »
Finalement, ce n’est peut-être pas plus mal de se coucher.
Parce que demain, il faudra encore aimer, travailler, naviguer, écrire, rire, se tromper, recommencer.
Bref.
Être un adulte parfaitement fonctionnel.
Enfin… À peu près.