16 juin 2026

Maxime

Le gamin du sous-bois dans la brume marine

Je devais avoir huit ans.
Peut-être sept.

L’âge où tout me paraissait immense, le temps infini et où les adultes formaient un peuple étrange dont je ne comprenais pas les préoccupations.

Je me souviens parfaitement de l’endroit.

Un sous-bois derrière la maison familiale

Quelques arbres.

Des fougères.

Une cabane désespérément vide.

Et une solitude immense.

Pas une solitude spectaculaire.

Pas le genre de solitude noble que ressentent les écrivains. La solitude bancale des enfants qui ne savent pas encore mettre des mots sur ce qui les traverse.

Une solitude de gamin.

Silencieuse et douloureuse.

Sans explication.

Quand j’y repense je ressens sa souffrance.

Un souvenir tellement ancien qu’il ressemble aujourd’hui à une photographie un peu craquelée, un peu jaunie.

Je me souviens aussi de ce dont je rêvais.

C’est étrange d’écrire ça aujourd’hui, à 50 balais.

À cet âge-là, je rêvais d’une femme.

Pas d’une femme réelle.

Pas d’un visage précis.

Plutôt d’une présence.

Une femme douce.

Aimante.

Belle, évidemment. J’avais déjà des standards très élevés pour quelqu’un qui mangeait encore ses crottes de nez.

Une femme a la peau douce qui me prendrait dans ses bras.

Qui me regarderait comme si j’étais quelqu’un d’important.

Qui trouverait ma présence évidente.

Naturelle.

Désirable même.

Je crois que c’est là qu’est née mon admiration pour la femme.

Mon goût pour leur mystère.

Pour leur beauté.

Pour leur force.

Pour leurs contradictions aussi.

Avec le recul, je me demande parfois si ce n’est pas dans ce sous-bois que j’ai commencé à aimer la Femme avec un grand F.

Bien avant de rencontrer les vraies. Parfois bien plus casses couilles que dans ce fantasme de gamin.

Avec le recul, je me demande.
Qui aurais-je était s’il avait grandi entouré, loin de ce sous-bois qui était mon principal univers ?

J’aime croire que ce qui ne te tue pas te rend plus TOI. (Et non, pas « plus fort » ça c’est Nietzsche qui le dit)

Aujourd’hui je trouve ce petit garçon très touchant.

Et complètement déraisonnable en même temps.

Parce qu’il avait construit un plan tout aussi absurde qu’illusoire.

Mais ce n’étais qu’un enfant.

Son idée consistait à attendre qu’une femme extraordinaire apparaisse là, par magie, dans ce sous-bois, pour réparer définitivement ce sentiment de solitude.

Une stratégie ambitieuse.

À peu près aussi réaliste que de financer sa retraite avec des tickets de tombola.

Elle n’est jamais apparue.
42 années ont passé.

J’ai grandi.

Enfin officiellement.

J’ai appris à naviguer.

À aimer.

À perdre.

À recommencer.

J’ai traversé quelques tempêtes.

Des ports.

Des histoires.

Des continents intérieurs.

Et pourtant…

Le garçon du sous-bois n’a jamais complètement disparu.

Il est resté quelque part dans le décor.

Silencieux.

Patient.

Comme une vieille marque oubliée sur une carte marine dans le carré.

Le problème avec les blessures d’enfance, c’est qu’elles se cachent dans l’adulte en attendant patiemment qu’un événement leur redonne la parole.

Parfois je sens revenir cet enfant.

Pas souvent.

Mais suffisamment pour reconnaître sa démarche et traverser sa douleur.

Il apparaît lorsque la vie devient un peu plus vaste que prévu. D’une incongruité logique.

Alors il relève la tête avec son air triste, tel Calimero.

Il regarde autour de lui.

Et pendant quelques secondes, il croit être revenu dans le sous-bois.

Comme si les 42 ans qui nous séparent n’avaient jamais existé.

C’est chiant le temps… Maintenant il file… sauf au boulot, où il paraît durer une éternité.

J’ai survécu à des coups de vent à plus de cinquante nœuds.

À des traversées de nuit.

À des moteurs capricieux.

À des toilettes marines dotées d’une créativité inquiétante.

Et malgré tout, certaines de mes plus grandes peurs sont encore gardées par un enfant de huit ans caché dans ce sous bois.

Avec le temps, je me demande si ma fascination pour la mer et pour la Femme ne vient pas de la même source. Elles portent toutes les deux la promesse d’une liberté qu’on ne pourra jamais posséder.

L’esprit humain est une construction étrange faite de perceptions, de souvenirs déformés, images maladroitement amplifiées.

On empile des années d’expérience.

Des livres (pas beaucoup).

Des voyages (un peu plus).

Des histoires (tellement intenses).

On se construit une identité.

Mais dans cette campagne isolée, il y a parfois encore ce gamin qui erre.

Je ne ressens plus vraiment de tristesse pour lui. Plutôt de l’empathie.

Parce que je crois qu’il s’est trompé sur un détail.

Un seul.

Mais un détail important.

Il espérait voir apparaitre cette femme.

Alors qu’en réalité il attendait simplement de ne plus se sentir abandonné.

La nuance est immense.

Et c’est probablement toute la différence entre survivre et vivre intensément.

Je pense de temps en temps à lui.

Au garçon du sous-bois.

J’aimerais tellement pouvoir lui dire que sa vie sera belle. Le rassurer, que rien n’est figé.

J’espère qu’il va bien.

Je crois que oui.

Après tout, il a fini par devenir un peu marin.

Et naviguer, c’est déjà une belle de façon d’apprendre à tenir compagnie à sa propre solitude dans ce monde surpeuplé.

Crois en toi.
Fonce gamin.

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