Je pensais finir ma journée en réfléchissant à la profondeur du sens de l’existence.
J’avais tort.
La vie avait prévu autre chose.
D’abord un adolescent disparu.
Enfin disparu… façon de parler.
Le genre de disparition moderne où un gamin de onze ans décide que prévenir sa mère serait une atteinte insupportable à ses libertés fondamentales.
Sa mère panique.
Moi je tente de jouer le sage.
Je lui explique qu’il ne faut pas prendre de décisions sous l’effet de la peur.
Je me trouve très pertinent.
Très calme.
Très philosophe.
Presque Socrate.
Je dis bien « presque »
A peine une demi heure plus tard, le gamin est retrouvé chez un copain.
J’en profite intérieurement pour me décerner le Prix Nobel de psychologie appliquée.
Tout en m’avouant que son idée de charte sur les droits et devoirs est plutôt pas mal.
Chapeau bas.
Bref…
Je rentre sur Mathila.
Erreur.
Une odeur suspecte un peu plus chargée que ces derniers jours règne dans le carré.
Une odeur qui ne laisse aucune place au doute philosophique.
Le réservoir des toilettes a décidé d’exprimer son monde intérieur.
Assez traîné.
Je démonte.
Je gratte.
Je vide.
Ça pue sa mère…
Enfin… Ça pue la merde.
Beurk !
Je découvre des choses sur l’être humain que ce soir j’aurais préféré ignorer.
À un moment, je prends même une photo.
Pourquoi ?
Excellente question.
Je l’envoie sur le groupe des copains de bateau. Quelle idée ???
Manu me répond immédiatement : « Arrête de nous envoyer ton caca en photo »
Je précise alors que ce n’est pas mon caca.
C’est le leur. Celui d’un équipage qui a traîné 10 jours en mer.
La discussion dégénère rapidement.
Je suis traité de pervers.
À juste titre.
Mais peut-être pas jusque là quand même.
Pendant ce temps-là, une autre pensée me traverse.
Je ne sais pas pourquoi.
Enfin si. Je sais très bien pourquoi.
Parce que l’esprit humain est incapable de rester plus de huit minutes concentré sur un sujet.
Tu commences la journée en réfléchissant à l’amour.
Tu poursuis avec l’éducation des adolescents et de ta place la dedans.
Puis tu termines les deux bras plongés dans une cuve à eaux noires en te demandant où tout a basculé.
Le pire, c’est qu’à ce moment précis, ton cerveau continue à produire des théories sophistiquées sur la liberté, le désir de vivre, les relations humaines et le sens de l’existence.
Alors que la seule question vraiment pertinente est :
« Est-ce que cette durite est censée contenir autant de matière ? »
Les philosophes devraient passer plus de temps sur les bateaux.
Surtout BHL.
Ça remettrait beaucoup de concepts en perspective.
Mais le véritable héros de cette histoire n’est ni l’adolescent fugueur, ni le plombier improvisé.
Non.
Le véritable héros s’appelle Le Seau.
Un simple seau noir posé dans le cockpit.
Élégamment éclairé par le soleil couchant.
On aurait dit une sculpture moderne exposée dans une mauvaise galerie marseillaise.
Titre : Le Seau libératoire
Installation participative sur la condition humaine et les eaux usées.
C’est lui qui a sauvé la situation.
À un moment donné, quand les grandes théories philosophiques se sont révélées totalement inutiles face à l’état des toilettes, le Seau est entré en scène.
Discret.
Efficace.
Sans jugement.
Merci Le Seau.
Pendant que je réfléchissais à l’amour, à la liberté, aux adolescents, à ma place dans le monde et probablement à deux ou trois autres sujets parfaitement tout aussi abstraits qu’inutiles, lui accomplissait sa mission.
Recueillir ce qui débordait.
Finalement, je me demande si la sagesse ne ressemble pas un peu à ça.
Pas à l’absence de merde.
Ça n’existe pas.
Mais à la capacité de garder un seau à portée de main quand elle arrive.
Parce qu’au fond, la vie est rarement là où on l’attend.
On croit qu’elle se cache dans les grandes idées.
Les conversations profondes.
Les révélations existentielles.
Les débats sur l’amour.
Alors qu’elle passe parfois son temps à nous rappeler une vérité beaucoup plus simple.
Nous sommes des créatures étranges.
Capables d’écrire des poèmes sous la lune.
De tomber amoureux.
De contempler les étoiles.
Et cinq minutes plus tard de passer une heure à déboucher des chiottes.
La condition humaine tient probablement quelque part entre ces deux extrêmes.
Et c’est peut-être ça qui la rend aussi drôle.
21h21
L’adolescent est rentré.
La mère est rassurée.
Les toilettes sont vaguement sous contrôle.
Le port retrouve son calme.
Le Seau monte la garde dans le cockpit.
Et moi, assis dans le silence du soir, je regarde les mâts osciller doucement dans la lumière orange du couchant.
Demain, je recommencerai probablement à réfléchir au sens de la vie.
Mais ce soir, avec cette odeur la faim m’a quitté… qu’importe ! Je suis surtout heureux que les toilettes ne sentent plus.