13 juin 2026

Maxime

Le vieux sexy, Marseille et le jackpot

Vingt-cinq nœuds établis.

Des rafales à faire chanter les haubans comme une chorale de mouettes sous amphétamines.

Vent de travers. Limite portant.

Le pied absolu.

Le genre de navigation qui te rappelle pourquoi tu passes des heures à réparer, bricoler, poncer et vider ton compte bancaire dans un trou flottant.

C’est exactement là que Mathila montre ce qu’il a dans le ventre.

Mais c’est aussi là qu’il faut barrer juste.

Tu relâches ton attention deux secondes, le cul chasse, le bateau part en travers et tu te retrouves couché comme un débutant.

Direct.

Sans préavis.

Sans sommation.

Mon fils Thibau tenait la barre.

Avec une concentration tellement inhabituelle que j’ai failli lui prendre la température.

Le gamin ne regardait même plus le bateau.

Il le sentait.

Le moment où la coque part en surf.

Le moment où la barre s’allège.

Le moment précis où il faut accompagner au lieu de lutter.

Je l’observais du coin de l’œil en faisant semblant de surveiller le trafic.

Faut bien préserver un minimum de crédibilité parentale.

C’est étrange de voir son fils devenir un homme.

Un jour tu lui apprends à faire ses lacets.

Quelques années plus tard il pilote huit tonnes lancées pleine balle dans vingt-cinq nœuds.

Et toi tu fais semblant que c’est parfaitement normal.

Alors qu’au fond tu es juste fier comme un coq.

On a fait cracher ses tripes au 393 jusqu’à Marseille.

Le bateau filait comme s’il avait quelque chose à prouver.

Moi aussi d’ailleurs.

En arrivant, direction Noailles.

Tu connais Noailles ?

Tu fais trois pas hors du Vieux-Port et tu traverses la Méditerranée sans payer le billet d’avion.

Ça sent le cumin.

La menthe fraîche.

Le café.

Les épices.

La vie.

La vraie.

Celle qui parle fort et qui n’a jamais entendu parler du développement personnel.

J’adore cet endroit.

À Marseille, même les légumes semblent avoir du caractère.

On s’installe à table.

Ça parle de la nav.

Ça parle femmes.

Ça parle politique.

Bref, une discussion de mecs.

C’est-à-dire des experts internationaux sur absolument tous les sujets.

Puis Manu me regarde et lâche tranquillement :

— Entre la petite squaw et toi, on sent un amour et une connexion profonde. C’est beau à voir.

Bim.

Pris en pleine poitrine entre deux bouchées.

J’ai continué à mâcher comme si de rien n’était.

Mais la phrase est restée.

Parce que parfois les autres voient des choses qu’on ne regarde plus.

Puis il ajoute :

— Je crois que partager quelque chose avec quelqu’un qu’on aime, c’est ce qui rend l’expérience réelle.

Là j’ai arrêté de manger.

Parce que je voyais exactement ce qu’il voulait dire.

Tu peux traverser les plus beaux endroits du monde.

Voir les lagons.

Les montagnes.

Les villes.

Les tempêtes.

Les couchers de soleil.

Mais tant que tu es seul, une partie du moment reste suspendue.

Comme si la réalité n’avait pas complètement pris.

Et puis tu te retournes.

Quelqu’un est là.

Quelqu’un regarde la même chose que toi.

Et soudain tout devient plus dense.

Le souvenir prend racine.

Le moment gagne du poids.

La vie devient réelle.

Je ne sais pas si Manu a raison.

Mais en regardant Marseille s’agiter autour de nous, je me suis dit qu’il avait probablement mis le doigt sur quelque chose.

C’est à ce moment-là qu’Alina est arrivée.

Mi-photographe.

Mi-mannequin.

Cent pour cent danger public pour l’ego masculin.

Un regard noir.

Un accent qui pourrait croquer du granit.

Et sans aucun avertissement, au beau milieu d’une conversation, elle me balance :

— Tu sais Maxime… t’es le vieux le plus sexy que je connaisse.

Poet.

Trompettes célestes.

Feux d’artifice.

Chœurs angéliques.

Ma jauge d’amour-propre venait d’obtenir six mois d’autonomie énergétique.

Soyons honnêtes deux secondes.

C’est totalement faux.

Je regarde désormais par-dessus mes binocles pour voir de loin.

Sans elles, je ne vois pas un con à dix mètres.

Si si…

Didi me le rappelle régulièrement avec une bienveillance qui frôle parfois le harcèlement.

Quand je me relève de la sieste, je gémis.

Ma barbe est devenue tellement blanche qu’elle finit par prendre la couleur des épices que je mange.

Et certains matins, j’ai besoin de quelques secondes pour négocier un traité de paix avec mes articulations avant de quitter le lit.

Magnifique.

Mais comme ça vient d’Alina, je décide d’y croire.

Mon ego enfile sa cape de super-héros.

Je souris comme un imbécile.

J’ai cinquante balais.

De la bouteille.

Et l’âge mental d’un adolescent qui vient de recevoir son premier compliment.

Les humains sont des créatures fascinantes.

Il suffit parfois d’une phrase pour leur faire oublier l’arthrose.

Le lendemain matin, réveil au Vieux-Port.

J’adore les ports.

Chacun possède son odeur.

Son atmosphère

Son bruit.

Sa faune.

Sa personnalité.

En réalité, les marins sont simplement des campeurs très chers.

On vit dans des boîtes minuscules.

On transporte notre maison avec nous.

On surveille les niveaux d’eau.

On regarde les voisins.

La seule différence, c’est que nos emmerdes flottent.

Je traîne mes tongs jusqu’à la terrasse de l’Arbre Bleu.

Concept génial.

Ou complètement stupide.

Je ne sais toujours pas.

Les propriétaires ont pris un arbre vivant.

Puis ils ont peint le tronc en bleu électrique.

Voilà.

Personne n’a trouvé ça étrange.

On a validé collectivement l’idée.

J’aime cette époque.

Le serveur pose un expresso brûlant devant moi.

Et là une pensée me traverse.

Je vais gratter un jackpot.

Je ne joue jamais.

Jamais.

Mais aujourd’hui je le sens.

Je suis porté par la grande théorie de la chance du débutant.

Dans trente secondes je possède cinq cent mille euros.

Le destin adore les scénarios improbables.

Je gratte.

Et instantanément mon cerveau part en cavale.

Si je gagne, j’embarque la petite squaw.

Pas de discussion.

Elle râlera cinq minutes.

Dix maximum.

Puis elle préparera probablement ses sacs avant moi.

On largue tout.

Cap à l’ouest.

Ou à l’est.

On verra bien.

Les Tuamotu d’abord.

Parce qu’il paraît qu’on y trouve cinquante nuances de bleu.

J’ai envie de vérifier.

Je nous imagine déjà à poil sur le pont une nuit sans lune quelque part au milieu du Pacifique.

À manger des mangues trop mûres dont le jus finit systématiquement là où il ne devrait pas finir.

Ensuite les Caraïbes.

Juste pour le plaisir de la coincer contre la barre dans une crique déserte pendant que le bateau roule doucement sous les étoiles.

Pas longtemps.

J’ai passé l’âge des performances.

Puis cap au sud.

La Patagonie.

Les canaux de l’enfer.

Le froid.

L’humidité.

Les grains à répétition.

Et le plaisir immense de la voir venir se coller contre moi sous trois couches de polaire en prétendant qu’elle n’a pas froid.

Je connais déjà le scénario.

Parce qu’au fond, ce ne sont même pas les destinations qui me font rêver.

Ni les lagons.

Ni les cocotiers.

Ni les glaciers.

C’est l’idée d’empiler encore quelques années de souvenirs communs.

De remplir notre stock de « Tu te souviens ? »

Parce que Manu avait raison.

Les endroits sont magnifiques.

Mais ce sont les gens qu’on aime qui les rendent réels.

Je gratte.

Suspense.

Tension.

Le cœur accélère.

Même l’arbre bleu semble retenir son souffle.

Puis…

Rien.

Absolument rien.

Trois symboles minables.

Zéro.

Retour immédiat à la réalité.

La fortune vient de passer son tour.

Je bois mon café.

Il est brûlant.

Amer.

Parfait.

Le soleil tape déjà sur le pont de Mathila.

Le bateau m’attend.

Au fond, j’ai déjà le port.

Les gamins.

La petite squaw.

Des amis.

Et la météo pour repartir.

C’est déjà pas mal pour un vieux sexy.

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