Le ciel s’est chargé et le vent s’est levé lentement en fin d’après-midi. Le genre de brise qui te siffle dans les oreilles et te file des envies de large alors que t’es coincé au quai, pendilles tendues à bloc.
On s’est posés à la terrasse d’un bistrot du port avec un pote. Une table branlante, deux bières, le soleil qui cogne encore un peu sur les rétines entre deux nuages.
On a refait le monde.
Évidemment.
On a parlé de liberté, de ce besoin de se barrer, peu importe la direction tant qu’on a l’horizon, et surtout de ces emmerdes à lui avec son sail drive.
Forcément.
Plus le vent montait dans les haubans, plus on devenait intelligents.
Du moins, c’est ce qu’on croyait.
Puis je suis rentré m’affaler dans ma cabine avant de l’Oceanis.
Nuit hachée menue. Le bateau qui danse sur ses amarres, les pare-battages qui couinent contre le bateau d’à côté comme un vieux flic à l’approche des élections.
Pas moyen de me caler, la journée a été chargée. Et au milieu de ce chantier, le rideau s’ouvre. Mon cerveau en roue libre totale.
Le décor ne bouge pas : on est toujours au port, mais version surréalisme érotique…
Putain, c’est tout moi, ça.
Le vent monte dehors, le bateau gîte sur ses bouts, et elle est là.
Une mystérieuse inconnue.
Juste un fantôme de chair joliment dessiné sorti de nulle part. La peau trempée par les embruns qui passent par-dessus la digue, un ciré noir grand ouvert sur le fruit interdit. Elle est debout sur le roof, agrippée au mât, farouche. Magnifique.
Note a moi même : c’est peut être parce qu’elle est farouche que je la trouve magnifique.
L’autre moi de la nuit déboule sur le pont, torse nu, pantalon en lin sur les hanches.
Tension maximum.
Forcément l’autre moi est musclé. L’enfoiré!
Pas un mot, le gréement fait trop de bruit. Il se colle derrière elle, passe ses mains sous le ciré, direct sur la peau surchauffée par l’adrénaline. Son cœur bat à en exploser sa poitrine. Ces seins blancs, pointent vers le ciel… Aussi haut qu’ils en font rougir la lune. C’est brut, purement animal, ça sent le désir sauvage.
Le mouvement du bateau donne le tempo. Ma doublure va nous sortir la scène du siècle, l’étreinte absolue du marin et de sa muse au milieu du chaos.
Et là, c’est le drame.
Dans un élan de virilité mal maîtrisée, cet abrutis recule d’un pas pour la cambrer.
Sauf que je ne sais pas vraiment ce qu’il s’est passé mais c’est un vandalisme érotique instantané.
Je crois que son pied a rencontré un taquet. Un soleil mémorable, il finit par s’écraser, la fesse gauche sur un hublot mal fermé.
BAM!
Bruit fracassant sur le pont.
Fin du porno maritime.
Rideau.
J’étais tranquillement en train de rêver et un bruit sourd m’a réveillé en sursaut. Quatre heures du mat, sur le pont quelque chose vient de se passer et je suis là, dans mon lit, en caleçon à bander comme un con.
C’est chiant, ce dérapage incontrôlé.
Je suis sur que la nana en ciré est en train de bien se marrer.
Où est passée ma dignité ?
Je tente une diversion.
Je sors en caleçon. Le vent siffle pour de vrai, le canot tire sur ses amarres, mais sur le pont, il n’y a rien ni personne. Juste le bruit du port et ma propre connerie qui flotte dans l’air. En fait c’est un hublot mal fermé qui vient de claquer.
C’est beau la liberté de l’esprit. Tu passes la soirée à philosopher sur le sens de la vie avec un pote devant une bière, et ton inconscient te punit en t’inventant un fantasme ultra-sexy qui se termine brutalement.
Voilà comment tu finis ta nuit seul comme un gland.