J-10.
Moi ?
Je me suis déjà barré.
Certe, mon corps encore au cabinet, assis sur ce fauteuil en cuir noir.
Mais mon âme ? En short, quelque part entre deux îles, à essayer de retrouver où j’ai foutu la crème solaire.
Ma patiente ? Elle parle.
Elle fait ça super bien.
C’est structuré. Appliqué. Polissé. Trop. Beaucoup trop.
Je note surtout une psychorigidité arc-boutée.
Mais dans l’instant, j’entends autre chose.
Clap, clap.
Le bruit de l’eau qui lèche la coque du bateau.
Et ça part. Enfin ma caboche…
Dans dix jours.
Trois nénettes en bikini et string ficelle, mon pote et moi en maillot à fleurs avec cordelette ajustée.
Et le soleil qui cogne juste ce qu’il faut.
Le genre de scène où tout le monde est beau sans raison valable.
La croisière s’amuse version low cost.
Sans le bal du capitaine. Sans serveurs en gants blancs.
Sans le relou qui massacre « Savoir aimer » au karaoké.
Et nous…
Pause.
Attends…
Mais c’est nous l’équipage !
Et c’est pas un paquebot de 300 mètres !?
Ah, merde.
Donc en vrai : veste de quart qui pue l’humidité, nuits en morceaux, sel qui te bouffe les yeux et ce café immonde à 4h du mat. Le genre de café que tu regardes fixement, avec une méfiance sincère, avant de le descendre pour ne pas sombrer.
Sexy ?
À crever.
Je reviens au cabinet.
Elle est là. Belle brune. Petit tailleur tendu comme un génois trop bordé.
Elle parle d’adultère. Subi. Mal digéré. Re-mâché.
Ses mots défilent comme des bouées de balisage.
Moi, je dérive au grès de mes pensées. Je ne suis plus sur le chenal depuis longtemps, déjà au large.
Et là, une phrase sort de sa bouche joliment dessinée. Nette. Chirurgicale.
« Je voudrais avoir confiance en moi. »
Bam!
Elle vient de lancer une bouteille à la mer.
Moi ? J’ai les pieds nus et le maillot (à fleurs) prêt à plonger.
Je sors de ma torpeur et je tente un truc.
« Vous imaginez que la confiance s’achète ? Genre en bouteille d’un litre ? Bio, sans pulpe ? Si j’en vendais, je serais blindé ! »
Silence.
Elle doute. Je doute. Même la plante verte dans le coin commence à douter.
Je relance : « Freud disait… »
En vrai ? Franchement aucune idée.
Je ne suis même pas sûr que Sigmund ait un jour sorti un truc potable sur la confiance.
Mais ça fait sérieux. Façon il est mort, il va pas me contrdire…
Et puis ça pose une ambiance.
Un peu comme un pansement sur une jambe en bois (tout au plus pour son cas).
Je brode. Je prends mon air de « psy sérieux », celui que je maîtrise le mieux.
Mais en vrai, dans ma tête j’ai dix ans et je compte les dodos. Dix.
Putain ! Dix jours !
Elle ? ça fait trois mois qu’elle tourne en rond. Même histoire d’adultaire. Même colère. Même mur. Elle va finir avec une bosse, c’est sûr.
Elle veut changer… sans rien changer.
Le développement personnel version hamster.
Je pense à Camus. Il est mort d’ailleurs lui aussi, enfin je crois. Dommage, on aurait pu prendre un verre. Ce type a quand même regardé l’absurde en face sans cligner des yeux!
Le mythe de Sisyphe.
Pousser un rocher. Jusqu’en haut. Avant de le voir retomber. Et recommencer.
Sans fin. Respect ou absurdité ?
Albert, on va prendre un verre pour en discuter ?
Parce que la vraie question qui gratte : est-ce que Sisyphe est heureux ? Ou juste arrêté de poser des questions pour ne pas devenir singlé ?
Hier soir j’ai revu L’armé des 12 singes… 30 ans après sa sortie. Encore plus satirique que jamais avec les années qui ont passées.
Donc finalement qui est singlé ?
Et ce hamster alors ?
Même roue. Même course. Même illusion de mouvement.
Je me demande un truc idiot, donc forcément essentiel.
Si tu changes la vitesse de la roue… est-ce que ça devient de la liberté ?
Et Sisyphe ? S’il avait eu un coach de vie ?
« Allez, encore une poussée, tu es proche de ton alignement personnel avec ce rocher ! »
Maxime, soit sérieux deux minutes, t’es en consult.
Je la regarde. Elle est enfermée.
Et moi avec.
Dans une salle.
Dans une fonction.
Dans un système.
Et d’un coup, une idée complètement con. Donc géniale.
Il reste une place à bord. Dans la cabine de Manu. Elle lui plairait.
Je l’imagine en bikini sur le pont (elle aussi). Et le regard de Manu… Genre quatre nanas pour deux mecs, le ratio devient sympa.
Non pourquoi l’impliquer dans cette idée. Maxime !!!
Assume ce vieux fantasme,c’est le tien.
Et laisse Manu en dehors de ça.
Non, en vrai, elle a besoin d’une vague qui claque. Une vraie.
Pas une métaphore de bouquin de gare.
Une qui pique, qui réveille, qui te remet les idées en place à grands coups de flotte dans la gueule.
Une thérapie version mer.
Brutale. Imposée par les éléments. Sans rendez-vous Doctolib.
Je souris tout seul. Intérieurement, bien-sûr (je reste en apparence sérieux).
Je pars trop loin. Comme d’hab.
10h55.
Sa montre connectée vibre. Fin de séance.
Évidemment. Toujours au moment où ça pourrait devenir intéressant.
C’est comme ça, l’horloge du temps nous ramène à quai.
Elle se lève sans que je l’y ai invité, elle est pressé, next, thérapeute suivant.
Moi je reste.
Je pense à ma p’tite squaw.
À sa façon d’être alignée. Sans bruit. Sans discours. Juste… juste.
Le genre de présence qui t’oblige à arrêter de tricher avec toi-même.
Sans jugement. Jamais au grand jamais.
Une présence qui t’oblige à te démerder seul avec ta propre merde pour avancer… Ou t’enliser.
Je regarde ma patiente. Et je me dis un truc cruel, mais tellement honnête.
Si elles pouvaient se rencontrer… ça lui ferait plus de bien que toutes ces consults chronométrées où je passe mon temps a l’écouter.
Pas de théorie. Pas de « Freud disait ». Pas de Sisyphe recyclé pour sa prochaine phrase Instagram.
Juste croiser une femme de son age qui vit (c’est le mieux qui puisse lui arriver).
Soit tu t’alignes, soit tu continues à pédaler dans ta roue en justifiant à ton psy que t’avances super vite… Sans bouger.
Et moi au milieu de tout ça ? Je facture.
Encore cinq consultations. Cinq.
Puis 9 jours.
Et là, l’idée revient. Mauvaise. Donc magnifique.
Et si je ne leur disais rien ?
Et au lieu de remonter… cap à l’ouest.
Disparition méthodiquement manigancée. Tour du monde. Version pirate improvisé.
Non. Je pars en couille.
N’empèche, l’idée m’a traversé. Et ça, c’est dangereux.
Parce que le vrai problème, c’est pas de partir.
C’est de rester au cabinet quand tout en toi a déjà largué les amarres.
Faudrait peut-être que je songe à consulter.