Le lit est doux, encore tiède juste comme il faut mais j’ai des cerveaux à redresser au cabinet. Dehors, le teck est encore frais sous les pieds mais il faut s’extirper. Quitter le bord.
Alors je grimpe dans mon carrosse.
Mon bus magique.
Le bateau-bus de Martigues. Ça avance à deux nœuds dans les canaux, ça sent le diesel et l’eau saumâtre.
C’est magnifique.
C’est le jour du marché.
Autour de moi, le club des mamies du jeudi en plein briefing.
Ça piaille, ça palpe la tomate du cadie, ça vit. L’humanité en circuit court, sans filtre Instagram. Tu regardes ça et tu te dis que le monde n’est pas tout à fait foutu.
Et là, au milieu d’un débat sur le prix des artichauts, mon cerveau dérape. Sortie de route, trajectoire en biais. Je me branche sur la fréquence « école de philo ».
L’engagement. La fidélité.
Les grands mots. Ceux qu’on grave dans le marbre ou qu’on jure une nuit de tempête avant de vomir son souper.
D’un coup, j’ai une illumination. On nous rabâche que la fidélité, c’est une ligne droite, un truc de vieux phare breton scellé dans le granit. Tu parles. Moi je dis que le mec le plus fidèle au monde, c’est le type qui a inventé les feux d’artifice. Le gars passe sa vie dans le noir à concevoir des bombes de couleur juste pour un flash de trois secondes. Une détonation, de la fumée, et plus rien.
Ça, c’est de l’engagement total envers l’éphémère. C’est d’une beauté absurde.
On devrait s’engager comme ça : avec des mèches courtes et une explosion de paillettes, au lieu de signer des contrats en trois exemplaires chez le notaire pour savoir qui garde le grille-pain quand on est arrivé au bout de l’histoire.
Digression.
Nouveau dérapage incontrôlé…
Mais faut que je te raconte pour comprendre ma pensée.
Prends la vie du homard, par exemple.
On en fait un symbole.
Tu savais que le homard choisit sa meuf et reste avec elle toute sa vie au fond de son trou de vase ?
C’est beau, enfin sur le papier. Sauf que si sa moitié se fait choper par un casier ou bouffer par un mérou, le veuf reste célibataire à vie.
Il passe le reste de son existence à broyer du noir dans son algue en agitant ses pinces dans le vide.
Une vie de crustacé dépressif.
C’est ça l’idéal ? être d’une fidélité absolue à un trou vide. Remarque, un homard n’a probablement pas de névroses, lui.
Il ne se demande pas s’il est assez performant au plumard ou s’il réalise son plein potentiel dans cet univers aquatique. Il attend juste la fin du monde en pinçant de l’eau.
Non, si on pousse le concept, la vraie fidélité, la seule qui tienne la route quand la mer se creuse, c’est celle que tu dois à tes propres névroses.
Prends mon double décisif, par exemple.
Ce matin, je suis d’une fidélité absolue à mon envie de saborder ma journée de boulot pour aller m’acheter un poulpe au marché, le faire griller et sortir la vieille gratte qui prend la poussière dans un coin depuis trente ans.
Parce que j’ai ce fantasme suprême.
Tu vois, le truc tenace. Le beau gosse, le Roch Voisine du voilier, mystérieux et séduisant à souhait, qui t’anime une soirée sur le pont ou au coin du feu, en faisant vibrer les cordes sous les étoiles pendant que les regards s’allument.
Le plan parfait pour faire chavirer les femelles qui l’entoure.
Sauf que je n’ai jamais réussi à sortir trois accords d’affilée sans que ça ressemble à un égorgement de mouette.
C’est ça, le véritable héroïsme moderne. Rester droit dans ses bottes quand ton cerveau te propose un plan de lover complètement foireux à dix heures du matin devant une gente féminine de 70 ans de retour du marché.
La réalité ? Tu négocies pas avec la risée, parce que si tu bordes la grand-voile sans écouter le vent, tu fonces droit dans le récif. Remarque, au moins, tu choisis ton naufrage.
Si t’as déjà essayé de garder un cap au compas en pensant à des acrobaties interdites par la morale chrétienne, tu vois de quoi je parle.
Sinon…
ça va venir, fait moi confiance.
Le bateau-bus accoste. Le quai tangue un peu sous mes chaussures. Le sol ne bouge pas, c’est moi, j’ai gardé le roulis de la nuit dans les jambes.
Dans la vie… on zigzague entre les feux d’artifice mouillés, un plat de crustacés épicé et les solos de guitare imaginaires.
Allez, j’ai des consultations.
Faut bien que quelqu’un tienne la barre.