Le monde est devenu trop prévisible
Il y a quelque temps, je suis tombé sur une phrase du sociologue Max Weber, écrite en 1917.
Il disait en substance que la modernité avait désenchanté le monde.
Que la science, en expliquant tout, avait fini par lui voler une partie de son âme.
Quand j’y pense, je me dis qu’il avait été visionnaire… À moins qu’en 1917, la modernité commençait déjà à rendre le monde prévisible, et cet homme le ressentait au fond de lui.
Ce qui est certain c’est qu’aujourd’hui, presque tout est prévisible.
Mon téléphone sait déjà quel temps il fera demain.
Google Maps me dit combien de minutes je mettrai pour traverser la ville.
Les algorithmes savent quels films je vais aimer.
Et même parfois… de qui je devrais tomber amoureux.
Tout est optimisé.
Tout est calculé.
Et dans ce monde parfaitement organisé, quelque chose s’est effacé.
Le mystère.
Même l’amour est devenu prévisible
Avant, rencontrer quelqu’un relevait souvent d’un hasard étrange.
Un regard qui s’accroche dans un lieu improbable.
Une discussion qui démarre sans raison.
Une soirée imprévue qui finit par changer une vie.
Aujourd’hui, on swipe.
On choisit.
On compare.
On optimise.
L’amour ressemble parfois à un catalogue.
Je ne dis pas que c’est forcément mal.
Mais c’est différent.
Et l’aventure a subi la même transformation.
Avant, partir quelque part voulait dire accepter de se perdre un peu. J’ai le souvenir de la carte sur les genoux de ma mère, mon père hésitant à l’intersection des vacances. Des raccourcis qui rallongeaient…
On roulait sans trop savoir.
On tombait sur un village par hasard.
On demandait son chemin à quelqu’un.
Aujourd’hui, Google Maps connaît déjà la route.
Il sait combien de temps je mettrai.
Où je vais me garer.
Où je devrais manger.
Tout est fluide, trop fluide.
Tout est efficace, trop efficace… Et cette efficacité laisse trop peu de place à l’imprévu.
La mer, elle, refuse encore de se laisser dompter. C’est peut-être pour ça que je me sens si bien sur mon voilier.
La mer reste l’un des rares endroits où l’imprévu existe encore.
Bien sûr, j’ai la météo.
Les cartes électroniques.
Le GPS.
Mais malgré tout ça… la mer garde son caractère.
Le vent peut tourner.
La houle peut se lever.
Un mouillage tranquille peut devenir inconfortable.
Et parfois c’est l’inverse.
Une navigation que j’imaginais compliquée devient un moment suspendu.
Le bateau glisse.
Le vent est parfait.
En écrivant ces lignes, je me remémore le convoyage de mon 2e boat. Un first 29… Mais je m’égare. Je vous parlerai de ce magnifique bateau le temps venu.
Et je comprends alors que ces moments-là ne se programment pas.
Ils arrivent.
Sur un voilier, j’accepte de ne pas tout contrôler
La vie en mer m’a appris une chose simple.
Je peux préparer le bateau.
Regarder la météo.
Mais au final, je compose avec la mer.
Et c’est étrange comme cette incertitude fait du bien.
Parce que dans la vie à terre, tout pousse à l’inverse.
Tout prévoir.
Tout sécuriser.
Tout optimiser.
Mais une vie trop optimisée finit parfois par devenir un peu étroite.
Et puis j’ai J’ai vu Adeline tomber amoureuse de la mer
Adeline aime naviguer.
Pas seulement pour les paysages.
Elle aime comprendre.
Je l’ai vue observer le vent.
Je l’ai vue monter un spi pour la première fois.
Je l’ai vue faire sa première vraie navigation hauturière.
Et un jour je lui ai laissé les clés du bateau.
Je lui ai dit simplement :
« Pars naviguer. »
Elle est partie seule.
C’est un moment particulier quand on confie son bateau.
Parce qu’un voilier, ce n’est pas qu’un objet.
C’est une confiance, et j’ai tellement confiance en elle. Ce jour-là j’ai compris que la mer faisait maintenant partie d’elle aussi.
Sur un bateau, la vie reste vivante
À terre, les jours peuvent parfois finir par se ressembler.
Travail.
Courses.
Écrans.
Séries.
Et doucement, sans qu’on s’en rende compte, l’aventure disparaît.
Sur un voilier, le décor change tout le temps.
Un jour dans un port.
Le lendemain dans un mouillage sauvage.
Le surlendemain en navigation.
La mer impose un autre rythme.
Et surtout, il y a toujours quelque chose devant.
Une île.
Un port.
Une traversée.
Il y a toujours un horizon.
Voilà pourquoi j’ai choisi cette vie
La mer n’est pas toujours confortable.
Parfois il y a du vent.
Parfois de l’humidité.
Parfois des nuits courtes.
Et quand la mer se lève vraiment, je me demande parfois ce que je fais là.
Mais la mer garde quelque chose que le monde moderne a presque oublié.
L’imprévu.
La possibilité que la journée ne ressemble pas à celle d’hier.
La possibilité qu’un moment banal devienne un souvenir immense.
Un coucher de soleil en navigation.
Un dauphin qui surgit à l’étrave.
Un mouillage découvert au dernier moment.
Ces moments-là ne s’achètent pas.
Ils arrivent.
Peut-être que c’est pour ça qu’Adeline et moi resterons amants
Pas seulement amoureux.
Amants.
Parce qu’une vie en mer empêche les jours de devenir totalement identiques.
Je ne sais jamais vraiment :
où nous dormirons dans trois jours
quel mouillage nous découvrirons
quelle traversée nous attend
Et dans cette incertitude, il y a quelque chose de vivant.
Une promesse.
Pas de quotidien figé.
Juste la mer.
Le vent.
Le bateau.
Et l’amour de lendemains encore rêvés.